« Le ballet des retardataires – Tokyo, tambours et tremblements », Maïa Aboueleze

CHRONIQUE
Un premier roman percutant, dépaysant, élégant, aussi court que puissant, qui s’imprime en soi par ricochets. « Le ballet des retardataires – Tokyo, tambours et tremblements » est un beau texte autobiographique, qui relate l’apprentissage de son auteure, Maïa Aboueleze, à l’art du tambour japonais traditionnel : le taïko. Après des études de danse au conservatoire et d’histoire à l’UCO d’Angers, Maïa Aboueleze devient comédienne, puis se passionne pour le taïko. En 2011, elle obtient la bourse Vocatio et part perfectionner son jeu à Tokyo, sans rien connaître du Japon, de ses traditions, de ce monde hermétique du taïko qu’elle pénètre à tâtons, en totale soumission et sans connaître la langue. Première Européenne à avoir franchi les portes de l’école la plus secrète de Tokyo, l’auteure nous livre un témoignage poétique et piqueté d’humour sur les traditions, la discipline, l’exigence quasi militaire et l’abnégation dont elle doit fait preuve, comme les autres élèves, sinon plus, pour avoir le droit de conserver sa place. Une belle école d’apprentissage qui fait réfléchir à l’efficacité de nos propres instances éducatives.

« C’était ma petite sœur », Yves Viollier

C'était ma petite sœur Yves Viollier Terres de France Roman

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Dernier roman d’Yves Viollier, aux éditions Presses de la Cité, « C’était ma petite sœur » explore à travers le regard d’une petite fille le sentiment d’abandon et le nécessaire chemin de résilience pour se reconstruire. S’il se plaît à transmettre dans ses livres l’attachement à sa région d’origine (la Vendée), dans ce roman, l’auteur focalise l’attention sur l’univers intime de Jeanne, une petite fille de sept ans qui a été confiée à l’Assistance publique avec ses deux demi-sœurs. Le roman commence par l’entrée de ces trois petites filles dans une nouvelle famille d’accueil qui pourrait être, enfin, le signe d’une ère plus sereine… et pourquoi pas heureuse ? Mais l’arrivée dans la maisonnée d’une quatrième demi-sœur, alors âgée de quelques semaines, va souligner la différence de traitement par leur bienfaitrice, Mademoiselle Eugénie.

« Nous étions nés pour être heureux », Lionel Duroy

Nous étions nés pour être heureux Duroy

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Avec « Nous étions nés pour être heureux », aux éditions Julliard, Lionel Duroy signe un récit psychologique passionnant. Il pose la question de savoir si un écrivain peut se nourrir de ses histoires de famille et de ses déchirements sans la nécessaire sublimation littéraire. Sujet brûlant d’actualité, « Orléans » de Yann Moix est le cas d’école que traite avec talent et nuances Lionel Duroy dans son dernier roman paru en août dernier. Son objet n’est pas tant de déterminer si Paul, le narrateur, dit la vérité ou pas dans sa « fiction autobiographique » que de s’interroger sur ses motivations d’élever les siens au rang de personnages réels, dont toute son œuvre littéraire est constituée. Pour ce double fictif de Lionel Duroy, quinze livres sont parus pour accoucher de son enfance, de la défaillance de ses parents et des travers de ses aînés, ce qui a entraîné une rupture brutale des relations avec toute sa famille. Trente ans plus tard, un déjeuner de famille offrira aux protagonistes l’occasion de s’expliquer. Si les arguments de l’un et des autres s’opposent, ils sont tous entendables et ne trancheront pas le sujet définitivement. Entre la liberté d’expression et le droit à la vie privée, la frontière est aussi fragile qu’un sentiment d’appartenance.

« L’homme sensible », Eric Paradisi

l'homme sensible Éric Paradisi

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Dans son sixième ouvrage, « L’homme sensible », Éric Paradisi plante son décor narratif dans des univers opposés qui cheminent l’un vers l’autre : le présent face au passé ; la première femme Lucie face à la « love doll » Olympia ; la beauté face à la laideur ; l’image figée face au mouvement ; la sensibilité inhérente face à celle qui est projetée. Vincent Leenhardt est le héros de ce roman atypique qui déstructure les codes de la beauté. Ce héros au physique ingrat sait passionner les foules, étudiants et professeurs, de l’université de Toulouse, mais son humour ravageur laisse froid les femmes, surtout les belles, celles qui l’ont toujours vu comme le bon copain confident.

« Belle-fille », Tatiana Vialle

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Pour se lancer dans l’écriture de soi, il faut une bonne dose de courage mêlé au désir ardent pour éclipser l’appréhension de ce voyage au long court sur le film de sa vie. Tatiana Vialle, d’abord actrice, puis directrice de casting et metteur en scène, a saisi au vol la proposition des éditions du Nil de nourrir avec son histoire personnelle la collection « Les affranchis ». Une requête qui a dû tomber à point nommé tant l’auteure a su imprimer sa voix tendre et profonde à son récit autobiographique dit « romancé », « Belle-fille » aux éditions Nil. L’héroïne se nomme Natacha et non Tatiana. Un dernier bastion de la pudeur sans doute qui l’autorise à écrire cette fameuse lettre à son beau-père, Jean Carmet : un être aussi attendrissant dans ses films que tyrannique dans son foyer. Avec ce livre touchant, c’est le silence que rompt Tatiana Vialle. Un silence sur sa position inconfortable et détestée de belle-fille, qui la pousse à se taire. Avec application, entêtement… et timidité.

« Marx dans le jardin de Darwin », Ilona Jerger

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Premier roman de la journaliste allemande, Ilona Jerger, « Marx dans le jardin de Darwin » est un petit bijou. Ancienne rédactrice en chef d’une revue de vulgarisation scientifique à Munich, l’auteure nous livre corps et biens deux sommités libres penseurs sur un plateau d’airain. Scrutées à la loupe de l’histoire et décortiquées avec méthode, les théories de Charles Darwin et Karl Marx s’opposent et se rejoignent dans une narration enlevée (traduite par Bernard Lortholary), qui donne à ce roman une facture biographique riche et intéressante. Contemporains, ces deux êtres d’exception habitaient dans la région londonienne, non loin l’un de l’autre, peut-être sans le savoir ; ils auraient pu entreprendre un échange épistolaire, et même se rencontrer. Ilona Jerger leur a offert cette occasion en créant le personnage de Beckett, un médecin également libre penseur et confident, qui fait le lien entre les deux hommes vieillissants et souffrants. Ainsi parvient-elle à rendre fluide et éminemment passionnante la pensée des deux intellectuels, quelque peu âpre à comprendre d’ordinaire, traçant dans leur parcours, là des parallèles, là des lignes divergentes. C’est alors que ces deux êtres et leurs proches, leurs pensées et caractères, leur vie et habitudes se colorent et s’animent sous nos yeux curieux et ravis.

« Les Limbes », Olivier Bal

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« Les limbes », aux éditions De Saxus, est un thriller fantastique d’Olivier Bal, efficace et troublant. Ce premier roman très inventif conduit sans ménagement le lecteur jusqu’aux origines du monde brutales et sauvages par l’entremise des rêves. Il met en scène une jeune recrue gravement blessée par balle pendant la guerre du Vietnam. Sa vie devient un enfer : dans son sommeil, James Hawkins peut entrer dans le rêve des personnes sur le point de trépasser. La douleur et la mort sont omniprésentes. Trop heureux à l’idée de comprendre ce qui lui arrive, il accepte – mais avait-il le choix ? – d’embarquer à bord d’un projet fou, financé par l’État, de contrôle des rêves, au risque de le transformer en arme de destruction choisie pour le compte de la CIA. D’apprentissage en zèle, le soldat devenu cobaye de laboratoire va malencontreusement réveiller les ténèbres. Mené à un train d’enfer, le roman empoigne par le col le lecteur qui ne peut plus s’extirper des aventures passionnantes de James Hawkins. Il se prendrait presque pour un Christophe Colomb de l’imaginaire qui ouvrirait une nouvelle voie de navigation. Il se sent même prêt à signer pour en « chier », par procuration bien entendu, avant de s’incliner humblement face aux épreuves endurées. Car il y a toujours un prix à payer quand on franchit l’interdit !

« Les chats mots- jeux de mots félins, charmeurs et chaleureux », Daniel Lacotte et Pierre Fouillet

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Daniel Lacotte fait partie de ces auteurs pédagogues qui colorent d’une touche divertissante le savoir à transmettre. Son dernier-né, « Les chats mots », paru chez First Éditions, est un chatoyant hommage à cette race de félins « charmeurs et chaleureux » auxquels il prête des définitions qui font chavirer le sens, avec humour et poésie. Dans ce travail de recueil autour de l’animal « chat » et des mots et expressions incluant cette syllabe s’est associé le dessinateur de livres pour enfants, Pierre Fouillet (Magig-Majid, Les aventuriers du cubisme, Le Chat-Pelote). Ses coups de crayon donnent à la centaine de chats caricaturés un supplément de charme irrésistible. Qui ne voudrait en adopter un ? Que ce soit le « Chaplin », le « Chamarrant », la « Charentaise » ou encore le « Chat va bien » ? Tous plus craquants les uns que les autres, et avec tellement d’esprit ! Daniel Lacotte et Pierre Fouillet, deux compères à chat-luer pour leur si plaisant « chats mots ».

« Henri de Rothschild, un humanitaire avant l’heure », Nadège Forestier

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Issu de la branche anglaise de la famille Rothschild, Henri (1872-1947) avait un chemin tout tracé : la finance, toute la finance et rien que la finance ! Pourtant, son cœur généreux et enthousiaste, son ouverture d’esprit philanthropique et l’éducation stricte de sa mère l’ont tendu avec constance et force vers un autre destin : la santé et le bien-être de son prochain. Prenant pleinement à son compte la devise des Rothschild « Concordia, Integritas, Industria » (Union, honnêteté, travail), ce médecin collectionneur d’art et mécène a dédié sa fortune et dépensé son énergie sans compter tant pour le progrès social et humain que pour la création littéraire et artistique. Ainsi, sous le nom d’André Pascal, il a écrit pas moins de 39 pièces de théâtre, il a dirigé le théâtre Antoine et fait construire le théâtre Pigalle ! Malgré cela, l’œuvre, la personnalité, le nom de ce visionnaire à la vie si riche de sens est tombé dans l’oubli. Injustice que son arrière-petite-fille, la journaliste Nadège Forestier (Le Figaro, Paris Match…), a souhaité réparer en écrivant « Henri de Rothschild – Un humanitaire avant l’heure », une passionnante et instructive biographie parue aux éditions Cherche Midi.

« Tribulations d’une souris en politique », Ann-Katrin Jégo

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Quelles que soient les convictions que porte ce roman, « Tribulations d’une souris en politique » fait consensus par l’intérêt d’un sujet ultra sérieux égayé par une écriture vivace et enjouée. Le premier roman d’Ann-Katrin Jégo se lit comme un roman d’apprentissage en politique, qui rapporte à renforts de traits d’esprit une expérience précieuse pour quiconque aurait des velléités de s’encarter. Son double fictif se nomme Chloé. Elle est timide, candide, n’a pas confiance en elle. Mère comblée par ses deux fils et épouse d’un homme sans fantaisie, elle aspire à une vie plus palpitante. Elle cherche un travail dans lequel s’épanouir. Et si elle s’embarquait à bord du vaisseau RPR à la conquête d’un nouveau rêve ? Grâce à cette petite souris à l’humour spirituel, qui va peu à peu s’imposer dans le paysage politique, le lecteur est entraîné dans les coulisses de l’engagement politique, les codes du pouvoir, les ambitions personnelles, la condescendance patriarcale, les vacheries ordinaires, mais aussi de l’énergie des militants au quotidien, leur investissement et abnégation. Les tribulations de cette petite souris malicieuse est à se mettre d’urgence sous la dent !

« Si Cupidon savait viser », Alice Hérisson et James Harrington

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Ah ! si Cupidon savait viser, il y aurait moins de ruptures… Vraiment ? Alice Hérisson et James Harrington, les auteurs de « Si Cupidon savait viser », s’amusent follement à passer la quête de l’âme sœur au scanner de la révolution numérique. À l’aube de ce troisième millénaire supposé spirituel, c’est le marché de l’amour qui est brossé sans complexe dans cette comédie romantique très mutine et drôle. Dans cette histoire construite à deux voix, les deux auteurs portent un regard personnel sur leur manière de vivre une même situation. Il est plaisant – voire très instructif – de connaître la perception des deux protagonistes esseulés qui essayent, parfois contraints et forcés par leurs proches, souvent à leurs risques et périls, de trouver l’amour avec un grand A. Le seul, l’unique, le rare. S’il faut payer de sa personne, Alice et James ne reculent devant rien : sites de rencontres, relooking, speed dating, boîtes de nuit très spéciales, labyrinthe de l’amour, séminaire de libération des chakras… et j’en passe. Au-delà du traitement résolument humoristique, cette réflexion disséquant les rencontres 2.0 est glaçante !

« Mercredi blanc », Dominique Lin

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Avec son septième roman, « Mercredi blanc », Dominique Lin explore le monde de l’adolescence et sa face nord, celle cachée des regards non bienveillants, celle d’une différence qui cultive l’espoir. L’héroïne est une collégienne mature par les circonstances familiales et qui a fait de l’escalade son horizon de liberté. Elle a appris toute seule, sur les conseils d’un père disparu qu’elle croit entendre lors des moments ardus de ses ascensions urbaines illégales, nuitamment et sans protection. Pour elle, l’escalade est une bouffée d’air dans cette cité de banlieue grise et menaçante, hérissée de tours. En particulier, la tour numéro dix qui concentre le danger avec des trafics en tout genre. D’une voix poétique et sobre, l’auteur décrit le cheminement d’une adolescente courageuse et attendrissante entre la réalité d’un monde difficile et sa passion dévorante qui va l’amener, contre toute attente, à intégrer l’atelier de chorégraphie verticale d’un lycée voisin…

« Un ange passe », Michel Stéphane

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Premier roman de Michel Stéphane, rédacteur en chef de hors-séries au magazine L’Evénementiel, « Un ange passe », aux éditions du Petit Pavé, est un polar sombre, aux scènes d’action réussies et à l’humour noir prononcé, qui surprend par sa construction. La capitaine de police Ange Carminetti doit résoudre deux énigmes impliquant un violeur-tueur en série de femmes et un pédophile qui s’attaque à Julien, un enfant dont Ange s’est prise d’affection tout en ignorant tout de lui. Alors que le lecteur tente de chercher le lien entre les deux affaires, les pensant logiquement liées, il découvre que les enquêtes sont décorrélées l’une de l’autre…

« Mystérieuses archives », David Galley

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Vingt-cinq enquêtes surprenantes rassemblées dans un ouvrage fort documenté qu’il est amusant de picorer au gré des envies. Après « La France Mystérieuse » qui a donné du grain à moudre aux insatiables d’histoires de fantômes et de pouvoirs surnaturels, David Galley réitère avec « Mystérieuses archives », aux éditions de l’Opportun. Pour réaliser cet ouvrage, heureusement non exhaustif, l’auteur s’est plu à parcourir les archives dans les bibliothèques et autres lieux dépositaires de secrets bien gardés pour se saisir des plus effarantes, surprenantes et incroyables énigmes historiques et de non moins étranges phénomènes encore inexpliqués. L’idée était de les passer sous l’œil critique des experts en croisant les études et les sources, en se déplaçant pour recueillir les témoignages et tenter de trouver une explication rationnelle à chacune d’entre elles. « Tenter » est le terme juste, puisque, souvent, l’explication scientifique, la preuve irréfutable du canular est aussi évanescente que cette « merveille aérienne », une danse des étoiles observée dans le ciel d’Alsace en 1900.

« Les misophones », Bruno Salomone

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On connaît bien le jeu et l’humour de l’acteur Bruno Salomone, notamment dans la série télévisée « Fais pas ci, fais pas ça », mais un peu moins sa plume. Il eut été dommage de passer à côté. En publiant aux éditions Cherche Midi son premier roman « Les Misophones », Bruno Salomone reste fidèle à sa justesse et à sa drôlerie qu’il transpose à l’écrit. D’autant que son titre ne laisse pas sans intriguer. Qu’est-ce donc que ce néologisme médical dont 15 % des Français seraient atteints ? L’indisposition aux petits bruits du quotidien qui, dans la tête du misophone, peut prendre des proportions incontrôlables. Les bruits déclencheurs sont la mastication, les croustillements, les borborygmes, les toux, les reniflements… toutes ces musiques disharmonieuses du corps qui provoquent chez le misophone tout un éventail de réactions, du simple agacement à l’irascibilité violente. Et se raisonner ne sert à rien. Dans ce roman singulier à l’écriture alerte, l’auteur met en lumière une maladie non encore répertoriée, mais handicapante au point de vouloir devenir ermite… Quoique les bruits d’une nature, continuels, peuvent tout aussi bien taper sur les nerfs ! L’un des deux héros de Bruno Salomone en a fait les frais !

« Le Tigre », Joël Dicker

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Joël Dicker avait gardé au fond d’un tiroir informatique un conte écrit pour prendre part à un concours de nouvelles en 2004. Il avait 19 ans. L’histoire ne dit pas s’il a remporté ce concours avec ce conte d’inspiration russe « Le Tigre », mais une chose est sûre : il ne faut jamais jeter ses premiers écrits. S’ils ne marquent pas forcément les esprits, ils en disent long sur le processus de création, l’inspiration et le parcours de l’auteur dans son chemin d’écriture jusqu’à la belle éclosion. « Le Tigre », paru aux éditions de Fallois, est un conte à ne pas mettre entre les mains des tout jeunes. Il tient plus de la Bête du Gévaudan que du Petit chaperon rouge où il est question dans les deux cas de dévoration. Avec « Le Tigre », on prend un billet simple dans la lointaine Sibérie où la plus grande menace n’est plus le froid ou la faim, mais la voracité d’un tigre qui tue sans faim et la voracité sans fin d’un homme avide.

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