« Saint-Ex à New York », la genèse du Petit Prince en toute intimité

THÉÂTRE & CO
Jusqu’au 31 décembre, le théâtre du Petit Montparnasse est l’écrin d’une belle renaissance, celle du Petit Prince. En revisitant la genèse de l’écriture de ce conte philosophique, l’auteur et metteur en scène Jean-Claude Idée y propose une lecture toute personnelle. Le Petit Prince serait ainsi une autobiographie symbolique d’Antoine de Saint-Exupéry, où la rose capricieuse représenterait sa femme Consuelo, où l’exil du Petit Prince serait son propre exil à New York, ville aussi incompréhensible pour lui que la planète Terre pour son petit personnage à la chevelure dorée. Mais aussi le miroir de ses inquiétudes pour le devenir de l’humanité, alors que la Seconde Guerre mondiale fait rage sur le Vieux Continent. La version de Jean-Claude Idée est puissamment incarnée par quatre comédiens aux tempéraments marqués (Gaël Giraudeau, Alexandra Ansidei, Adrien Melin et Roxanne Bennett). Les passions y sont tantôt libérées, tantôt retenues avec la même intensité, que la sobriété des décors renforce, comme si le dénuement mobilier était le reflet tangible du désarroi d’un homme empêché d’être. Ce moment de théâtre est une parenthèse unique de poésie, aussi savoureuse qu’instructive. Aussi belle que triste. Si l’écrivain n’est plus, son double symbolique ne cessera jamais de parcourir le monde.

« L’enfant dormira bientôt », François-Xavier Dillard

LITTERATURE
Son domaine de prédilection est la parentalité, l’enfance… et, par capillarité, la maltraitance. Son genre, polar et thriller. Pour son nouvel opus, « L’enfant dormira bientôt » (éd. Plon), François-Xavier Dillard met le curseur de la tension/l’attention à son maximum. L’évocation macabre, qui n’est pas sans rappeler l’affaire des « bébés congelés » et du syndrome du « déni de grossesse », si difficile à se le figurer, est puissante et prégnante tout au long de la lecture. De multiples personnages se croisent, semblent évoluer sans accointance, mais leurs histoires singulières et tumultueuses sont autant de petits torrents déferlant la montagne qui se rejoignent pour chuter en cataracte saisissante. Du suspense d’un bout à l’autre et une chute renversante. Des larmes, on n’en verse pas. Pas le temps. Le style est un courant nerveux qui vous entraîne dans ses tourbillons. L’histoire aux moult rebondissements aspire toutes les émotions pour les concentrer en un sentiment : la sidération.

« Le monde appartient à ceux qui le fabriquent », l’introspection d’un saltimbanque échevelé

THÉÂTRE & CO
Qui ne connaît pas encore Bun Hay Mean peut être surpris. Dans un stand-up trépidant, au débit de parole rapide et au langage emprunté aux jeunes, ce quadragénaire à la success story ose tout dire, le meilleur comme le pire… et surtout le pire. En communion avec la salle, il ressent les états d’âme, notamment lorsqu’il franchit la ligne de l’entendable. Qu’importe ! S’il y a des frontières à ne pas dépasser, il les saute allégrement, tout sourire, un rien désinvolte comme l’enfant pris le doigt dans la confiture… et qui n’en a rien à faire de se faire réprimander. À cet humoriste déjanté, la scène manquait, les applaudissements – source non négligeable de son mieux-être –, manquaient aussi. Il lui tardait de remonter sur scène, après son dernier spectacle, « Chinois marrant ». Avec « Le monde appartient à ceux qui le fabriquent », à l’Européen jusqu’au 18 décembre 2021, il propose un show plus introspectif évoquant ses débuts d’humoriste, ses rencontres, mais aussi sa famille. Est-ce le résultat d’une disette de rencontres avec son public ? Toujours est-il que cet ex-clochard – à l’avis d’imposition désormais hallucinant, de son propre aveu – et qui a une faim d’ogre de scène et d’interactions avec son public se livre à nu, sans censure, préférant la langue affranchie à la langue de bois. L’exubérance échevelée, les propos outranciers, Bun Hay Mean aurait tout pour déplaire, mais il est très drôle, parfois irrésistible. Alors… on lui pardonne pour nos oreilles écorchées et on applaudit de bon cœur.

« Tueurs en série sur le divan », Jean-Benoît Dumonteix et Joseph Agostini

LITTERATURE
Dans « Tueurs en série sur le divan » (éd. Envolume), Joseph Agostini et Jean-Benoît Dumonteix reviennent sur quatre affaires aussi sordides que sidérantes du XXe siècle. Dans cet essai passionnant, très fouillé et documenté, ces deux psychologues cliniciens et psychanalystes décryptent les itinéraires criminels de Michel Fourniret, de Marcel Petiot, de Guy Georges et de Thierry Paulin, leurs ressorts psychologiques et la bascule dans leur passage à l’acte. Avec sa collection « Sur le divan », l’objectif des éditions Envolume est « de rendre une certaine forme de pensée accessible à tous ». À travers ces études de cas, l’essai remplit assurément toutes les cases, qu’il s’agisse de l’intérêt du sujet ou de l’accessibilité aux rouages de la pensée perverse. Dans un langage globalement accessible (hormis quelques passages conceptuels ardus), les auteurs livrent des analyses édifiantes sur la construction mentale de ces individus incapables d’éprouver le moindre sentiment d’empathie ni de respecter l’intégrité de l’autre. Certes, déplier la carte du cerveau pervers d’un tueur en série n’est pas sans susciter des émotions dérangeantes, pouvant alterner entre le dégoût et l’horreur. Mais, rapidement, une saine curiosité – celle de l’intellect – s’empare du sujet dans son plus noble projet qui est de s’instruire et de comprendre… voire de mieux repérer les formes plurielles de la perversité lorsqu’elle montre son sourire le plus engageant.

« Les collégiens », l’hommage qui rend heureux

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Une fois n’est pas coutume, parlons musique. Parce qu’elle est joyeuse. Parce qu’elle fait battre la mesure du pied, sans y penser. Parce qu’elle raccroche à un passé où l’insouciance était dans l’air du temps. Vendredi 12 novembre dernier, au Pan Piper (Paris XIe), une soirée exceptionnelle était organisée pour lancer la sortie du CD « Hommage à Ray Ventura & Sacha Distel ». Dix chansons emblématiques et une inédite ont réuni les « Collégiens », dans la même formation qu’en 1993, sous la direction de Ramon Gimenes, en associant les voix chaudes et jazzy de Franck Sitbon et Charlotte Perrin. Depuis « Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux » (1938) à « La belle vie » (1964), en passant par « Ça vaut mieux que d’attraper la scarlatine » (1937) ou encore l’increvable « Tout va très bien, Madame la Marquise » (1935) chantée dans les colos ! Tout aussi increvables, les Collégiens d’aujourd’hui sont aussi pimpants et enjoués qu’il y a presque trente ans. Le swing et la décontraction sont au rendez-vous des retrouvailles. Ils jouent et se répondent du tac au tac, mais s’amusent aussi avec le public qui en redemande en claquant des mains. À noter la présence d’une femme au sein des Collégiens, une « collégienne » de talent qu’on aimerait entendre davantage. Outre sa voix de velours, Charlotte Perrin apporte une touche de fraîcheur indéniable. Bref, une ambiance bonne enfant qui réchauffe les souvenirs. Du spectacle vivant qui déborde de vie comme pour conjurer les peines futures.

« Premier sang », Amélie Nothomb

Premier Sang Amélie Nothomb

LITTERATURE
Trentième livre d’Amélie Nothomb, « Premier sang » (éd. Albin Michel) vient de recevoir le prestigieux prix littéraire Renaudot. Elle y évoque son père sous forme d’instantanées de vie depuis son enfance jusqu’à la prise d’otages de Stanleyville au Congo en 1964, qui a retenu plus de 1 600 personnes prisonnières pendant trois mois et demi. Une semaine après sa première affectation, le jeune diplomate se retrouve ainsi confronté à la mort, suspendue par le bon vouloir de rebelles congolais avec lesquels il est censé négocier. Repasse-t-on son histoire lorsque la vie ne tient plus qu’à une flexion de doigt sur la détente d’une arme ? La romancière belge l’imagine en se glissant dans la peau de son père. Au-delà de la qualité intrinsèque de ce roman d’amour filial, tissé d’intensité, de cocasseries et d’émotions teintées d’humour, c’est un témoignage d’amour universel qui est transmis, dans lequel chacun se reconnaîtra. L’hommage à ce père disparu le premier jour du confinement à l’âge de 83 ans ne peut que raisonner dans le cœur de tous ceux qui n’ont pu faire leurs adieux à leurs proches partis en parfait anonyme. Les exigences sanitaires condamnant au manque irrémédiable.

« Douce France », la politique sous le prisme de l’humour

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Dans « Douce France », au théâtre Tristan Bernard, tout ce qui est dit est véridique, nous dit-on ! Rehaussée de ce préambule, la pièce se revêt d’une dimension originale et prend une saveur délectable. Avec fougue et jubilation, les comédiens et auteurs Stéphane Olivié-Bisson, David Salles et la comédienne Delphine Baril nous font visiter les coulisses du palais de l’Élysée, le centre névralgique du pouvoir. À l’appui de documents d’archives et de faits historiques choisis, ils balayent sur un ton grinçant et humoristique la politique des huit présidents de la Ve République française, mais surtout ils brossent leur personnalité à grands traits vifs, tranchants, impertinents et ironiques. Les mots cinglants sont éloquents. Qu’ils heurtent ou émeuvent, qu’ils provoquent de l’urticaire ou déclenchent du rire à répétitions, ils voltigent dans des arabesques sémantiques audacieuses. Ils se jouent de la bien-pensance, font feu de tous les partis sans langue de bois. Ils réveillent des souvenirs, tantôt lointains tantôt flous. Mais surtout ils dessillent nos yeux sur l’histoire véritable de nos chers présidents qui ont fait la France d’aujourd’hui, une France devenue douce-amère. S’il fallait démontrer combien notre mémoire politique pouvait être courte et sélective, c’est fait !

« Isabeau de Limeuil, la scandaleuse », Isabelle Artiges

LITTERATURE
Avec ce dernier roman historique, « Isabeau de Limeuil, la scandaleuse », aux éditions De Borée, Isabelle Artiges plonge son héroïne en pleine guerre de religion. Au-delà du destin prodigieusement romantique d’Isabeau de Limeuil, ce sont les fractures intestines d’un peuple français désuni devant Dieu qui sont décrites. L’écriture imagée, cinématographique, nous donne à visualiser les scènes, les plus torrides comme les plus cruelles. Les hommes sont des loups entre eux, c’est bien connu. Mais, dans ce roman, la scission religieuse apparaît comme une scission plus politique – notamment la guerre sans merci que se sont livrés les de Guise et les Condés – qui a provoqué des milliers de morts, des gens de hautes lignées comme de pauvres quidams. Racontée à deux voix, en alternance entre le narrateur et Isabelle, la servante et également sœur de lait d’Isabeau, l’histoire se construit dans une temporalité double et progressive entre 1550 et 1610. Enlevé, documenté et passionnant, ce roman maintient l’intérêt jusqu’au bout, donnant du grain à moudre à la curiosité qu’il suscite. Que l’on soit familier ou pas de cette époque particulière de la Renaissance, on ne peut qu’être happé par la grande et la petite histoire qui s’enchâssent si bien.

« Ces femmes qui ont réveillé la France », un hommage ludique qui ravive la gratitude

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Au théâtre de la Gaîté Montparnasse, pour sa première fois sur les planches, l’homme politique Jean-Louis Debré joue « Ces femmes qui ont réveillé la France » avec sa compagne Valérie Bochenek, comédienne, mime et auteure (Le mime Michel Marceau). Ce bel ovni théâtral entre spectacle et master class, adapté du livre éponyme que le couple a coécrit en 2013, dresse le parcours d’une vingtaine de femmes qui ont fait évoluer les mentalités depuis la Révolution française. Le texte est ciselé, la narration intelligente. Le ton est décomplexé, drôle et passionné. La mise en scène d’Olivier Macé est dynamique, élégante et inventive. L’intermède musical de compositrices, interprété au piano par Valérie Rogozinski, qui clôt chaque portrait, s’invite comme une pause propice au recueillement. À travers les faits d’armes de ces pionnières (Marie Curie, Marguerite Yourcenar, Simone Veil…), c’est l’histoire des droits des femmes qui se reconstruit, au fil des batailles remémorées ; c’est une voix qui est restituée à une moitié de l’humanité ; c’est surtout un splendide et vibrant hommage rendu à l’audace et au courage de ces fortes personnalités sans qui la femme moderne ne serait (sans doute) pas ce qu’elle est aujourd’hui… sous nos latitudes.

« La Correction », Guillaume Lafond (Intervalles)

LITTERATURE
Premier roman de Guillaume Lafond, aux éditions Intervalles, « La Correction » n’est pas la fessée brandie comme menace pour faire tenir un enfant sage – quoi que ! –, mais un passionnant roman qui propulse le lecteur dans un monde bien réel, aux mains d’une organisation mythologique. Tels les dieux de l’Olympe, les Augustes et les Justes interviennent dans la vie de pauvres mortels pour leur faire prendre conscience de leur moralité douteuse, de leur déchéance prochaine. Les premiers, le parti qui gouverne, sont pour la méthode douce ; les seconds, le camp adverse, prône la manière forte. Ce sont les élections, et le second parti a désormais toutes les chances de s’imposer aux urnes des électeurs de l’au-delà. Dans cette attente, la politique de l’institution du Schéma visant à corriger l’homme par la peur du pire entre en action. Elle va se charger du destin de cinq anonymes, tous liés de près ou de loin par des intérêts communs. Cinq personnages à corriger, dont l’auteur nous donne à comprendre les névroses qui les poussent à n’être que le reflet de ce qu’ils pourraient être. Le dénominateur commun étant la peur de manquer. D’argent, d’amour, de reconnaissance… ? Peu importe. Le manque non conscientisé, non verbalisé, non sublimé conduit à la faillite personnelle et, par effet papillon, collective. Et Guillaume Lafond nous le donne à ressentir d’une façon originale et homérique.

« Le switch », un trio gagnant

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Au théâtre d’Edgar se joue jusqu’au 15 janvier 2022 une comédie légère, malicieusement machiste, sur les rôles attribués à l’épouse et à la maîtresse. Que se passerait-il s’ils étaient intervertis ? C’est la question posée par Marc Fayet, l’auteur de la pièce « Le switch ». Sur un ton badin, irrévérencieux, le texte aux cent pulsations minutes entraîne les comédiens dans une course survoltée qui décoiffe ou ébouriffe. C’est selon qui Philippe (Alexandre Pesle) honore de sa présence. Chez sa femme (Emmanuelle Boidron), il est le mari prévenant, empressé à complaire ses quatre volontés, supportant ses humeurs. Chez sa maîtresse (Capucine Anav), il se transforme en mâle dominant, flattant « sa canassonne »… beaucoup plus jeune et un tantinet inculte, mais à l’encolure si affriolante ! Le rythme tantôt pépère, tantôt endiablé, est accentué par une mise en scène de Luq Hamett précise qui privilégie l’énergie en tout lieu par des entrées et sorties en coulisses incessantes. Dans la même veine, les décors « switchent » entre le domicile de l’épouse et celui de la favorite. Drôle par le renversement de la situation et le comportement inattendu des deux femmes, « Le switch » fait passer un bon moment de détente… sans essoufflement !

« Vivre se conjugue au présent », Alejandro G. Roemmers

LITTERATURE
Avec son deuxième livre « Vivre se conjugue au présent », paru chez City Editions, Alejandro G. Roemmers prône l’introspection, une pause avec soi pour mieux entreprendre son examen de conscience au bénéfice du bien commun. Le respect et la préservation de la nature sont la trame sur laquelle les personnages interagissent, progressent et remodèlent leur pensée. L’évolution personnelle est le prétexte qui soutient l’intrigue, sans toutefois en être la colonne vertébrale. Elle apparaît comme le résultat et non la cause de cette histoire de transmission… de la vie, dans son sens le plus large. La vie, c’est Fernando, un journaliste qui ne répond pas aux attentes de son père, un ingénieur réputé. C’est Ron Davies, un milliardaire qui met tout en œuvre pour se racheter une conduite, dans son immense propriété de Patagonie. C’est aussi Michael, le fils de Ron qui vit loin de son père, en harmonie avec sa conscience. Autour gravitent deux femmes (Alexia et Vicky) qui se révéleront être le lien entre les trois hommes et les dépositaires d’une mémoire et d’une promesse. « Vivre se conjugue au présent » n’est ni un conte de fées, ni un roman d’amour à l’eau de rose, ni un récit d’initiation, mais c’est un peu tout cela à la fois. L’écriture est fluide, sage, bienveillante, sans aspérité. Le plaisir de lecture n’en est pas moins réel.

« Vraie ! », une performance plus vraie que nature

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Ah ! Quelle jeune fille ne rêverait pas de rencontrer Bradley Cooper, acteur et réalisateur en 2018 de « A star is born » avec Lady Gaga dans le premier rôle ? Dans son premier one woman show musical « VRAIe ! », au théâtre de L’Archipel, Prisca Demarez l’appelle de ses vœux passionnés et de toutes les manières scéniques possible ! Fil rouge de son spectacle, dans une mise en scène très rythmée de Papy, ce prince charmant des temps modernes n’est en fait qu’un faire-valoir qui hisse la prestation de l’artiste au-dessus d’elle-même et de ce désir inextinguible de chanter. L’histoire de « A star is born » pourrait avoir été écrite pour Prisca Demarez tant se faire reconnaître par un agent et le public fut un parcours jonché d’obstacles et de recommencements. Avec sincérité et enthousiasme, elle nous relate en chansons les grandes lignes de ce vécu, non sans manier un humour décomplexé et irrésistible. La chanteuse de comédie musicale (Avenue Q, Blanche Neige, Cabaret, Cats) à la vitalité contagieuse n’a jamais baissé les bras et heureusement pour nous. Accompagnée de John Florencio au piano et d’Erwan Le Guen au violoncelle, complices dans son exubérance et tout aussi talentueux, elle nous offre une performance impressionnante, dont la déflagration d’émotions qu’elle déclenche résonne en soi bien après l’heure quinze de spectacle.

« La Nuit des aventuriers », Nicolas Chaudun (Plon)

LITTERATURE
Curieusement, étrangement, étonnamment, « La Nuit des aventuriers », qui relate la conjuration du 2 décembre 1851 visant à faire du Prince-président Louis Napoléon Bonaparte (1808-1873) l’Empereur du Second Empire, dépeint, sous certains aspects, la curieuse, étrange et étonnante époque que nous vivons. Au fil des pages, le parallèle saute aux yeux, laissant accroire – s’il le fallait – que l’Histoire n’est qu’une suite de répétitions d’un scénario bien rodé, impliquant des personnages différents. Dans ce roman vrai d’un coup d’État à l’objectif atteint, mais non honorable dans son exécution expéditive, Nicolas Chaudun raconte l’aventure d’une victoire improbable, mais surtout incertaine quant à son issue. Cette incertitude est renforcée par l’égrenage des heures qui distillent les informations du « front » parisien, mais aussi des fronts régionaux, où des villes et des villages se soulèvent de manière erratique. Le vocabulaire châtié, les portraits tranchants, les formules subtiles, le ton sarcastique servent utilement un récit historique précis et fort documenté. Le déroulé millimétré met en scène une conquête aussi épique que laborieuse. C’est ce qui en fait toute la saveur, toute la truculence et surtout tout le plaisir d’en savoir un peu plus sur cette incroyable nuit des aventuriers.

« Fellini, Roma et Moi », ou le feu intérieur d’une passion

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Entre Federico Fellini et Bunny Godillot, une connivence naît. Entre vérité et fantasme. Entre autofiction et autoportrait. L’un au service de l’autre… et inversement. L’auteure et comédienne Bunny Godillot a mis à profit l’espace-temps confiné de ces longs mois de rupture avec le public pour interroger son parcours d’artiste et la flamme qui l’a alimenté toutes ces années. Sans faille ni doute ? Ça, c’est une autre histoire ! Dans cette exploration du Moi, Fellini s’est immiscé, tel un maestro guidant ses acteurs, avec tendresse et panache. De ce rapprochement intime a éclos une pièce intimiste, lyrique et onirique d’une grande pureté narrative. « Fellini, Roma et Moi », au théâtre solidaire 100ecs, vibre au diapason d’un conte où s’entrelacent le réel et l’imaginaire d’une comédienne à la sensibilité aiguisée au mal-être de sa jeunesse et à la volonté de devenir ce pour quoi elle savait être destinée. Depuis « Huit et demi » et la « Dolce Vita », la jeune adolescente n’avait qu’une idée en tête : rencontrer l’immense Fellini et être comédienne. Si l’entrevue entre les deux artistes est peut-être fictive, la carrière de Bunny Godillot n’en est pas moins authentique et riche. Mais qu’importe la véracité tant que le rêve partagé est beau !

« Pour unique soleil », Joseph Agostini

LITTERATURE
Dans son dernier roman, Joseph Agostini nous parle de la fascination qu’exercent des personnes médiatiques sur leurs « fans ». Celle qui peut virer à l’obsession, et même à un entrelacement d’obsessions. « Pour unique soleil » (Éd. Envolume) aurait pu s’intituler « Pour le miroir au soleil » – comprendre miroir aux alouettes » – tant l’objet de la fascination se démultiplie, provoquant des imbroglios à répétition. L’auteur, également psychologue clinicien, élabore sa trame comme un jeu de dupes où les trois personnages se passent la balle autour du fantasme représenté par Daniela Lumbroso, laquelle ignorera jusqu’à la fin avoir été l’enjeu d’un trio névrotique. D’un côté, deux femmes qui l’idolâtrent et de l’autre une troisième qui emprunte son identité. La construction est assez astucieuse pour susciter le suspense et renforcer son intime conviction que ce jeu dramatique ne pourra durer une éternité. C’est le match psychologique et son résultat qui font tout le sel de ce roman qui aborde un fait de société intemporel : le pouvoir des uns sur les autres. Brillant et captivant.

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