« La jeune fille au chevreau », Jean-François Roseau

Livre roman

CHRONIQUE
L’amour est-il l’excuse à tout, et surtout pour ne rien faire ? Jean-François Roseau s’empare de ce thème pour le projeter dans une époque aux contrastes terrifiants, sourdement excessive. Dans « La jeune fille au chevreau », aux éditions Bernard de Fallois, « le petit Pygmalion » est un adolescent de quinze ans, réservé, sensible à la beauté et fou de dessins. Sans une once d’agressivité ni de témérité, il entre de plein fouet dans les troubles de l’occupation allemande, qui révèle les extrêmes et muselle les tièdes. Inspiré d’un fait réel, l’auteur s’est approprié les douleurs de ces terribles années pour magnifier une histoire d’amour aussi commune que malsaine en un pur moment de lecture. À trente ans, celle qui fut la gracieuse jeune fille au chevreau aux courbes graciles parfaites – que l’artiste Marcel Courbier a réellement immortalisée dans une sculpture célèbre à l’époque – a gardé son immense pouvoir d’attraction. Ils sont nombreux ceux qui aspirent à l’approcher, les Français comme les Allemands. Le petit Pygmalion compte parmi ces transis de désir, même si la belle dame semble préférer dispenser ses charmes aux Occupants. Mais, à côtoyer assidûment la dame, le petit Pygmalion se compromet et marche d’un pas résolu à sa perte.

« La Clé », Anaïs Maquiné-Denecker

CHRONIQUE
Après un premier roman sur l’envers du décor du monde télévisuel (Pour quelques minutes de célébrité), la journaliste et productrice de télévision Anaïs Maquiné-Denecker s’essaye au polar domestique, maniant une plume aussi vive et piquante que les embruns. Avec « La Clé », roman paru aux Éditions des Falaises, l’auteure nous projette en Normandie, dans la station balnéaire de Deauville. Tenant par-devers elle cette « clé » qui ouvre la porte des révélations, elle parvient à ménager le suspense. Jusqu’au bout, on ne sait si Emma s’est suicidée ou si elle a été victime d’un meurtre. Les pistes sont multiples, toutes probables, les suspects sont légion. Il faudra l’entêtement de Julie, qui refuse de croire à la fugue de sa sœur, pour que se dessine enfin le début d’une réponse… inattendue et rondement menée. Grâce à des chapitres courts, chacun se focalisant sur l’action d’un des personnages, le lecteur engrange des informations dont Julie n’aura pas accès pour sa propre enquête. Malgré ce niveau d’information différent, le lecteur et l’héroïne parviennent de conserve jusqu’à l’imprévisible dénouement. Cette structure, la trame et la dimension psychologique bien maîtrisée contribuent à faire de ce premier polar une jolie réussite.

« Tuer est un art », Philippe Grandcoing

CHRONIQUE
Troisième opus de Philippe Grandcoing, « Tuer est un art », paru aux éditions De Borée, vous embarque une fois de plus dans une enquête dans le milieu de l’art. Plus exactement, de l’impressionnisme. À la requête expresse de Clemenceau, l’antiquaire Hippolyte Salvignac et l’inspecteur Jules Lerouet se retrouvent à pister un tueur qui s’amuse à laisser des cadavres, là où Claude Monet a peint ses plus belles séries, de Giverny à Crozant. Nous sommes en 1908, l’année où est mystérieusement assassiné le peintre Steinhel, beau-frère de Monet et dont la femme était la fameuse maîtresse du président Félix Faure, celui-là même qui expira comme un bienheureux dans ses bras. Monet est très inquiet de tous ces décès violents autour de lui. Les deux compères et amis risqueront le tout pour le tout pour connaître le fin mot de l’histoire. Entre fiction et réalité, Philippe Grandcoing nous projette dans un début de siècle captivant, où les nouveaux artistes révolutionnent l’art et la manière de l’appréhender. Historien spécialiste des XIXe et XXe siècles, l’auteur s’y entend également en art en nous le donnant à voir et à le concevoir.

« L’Été des quatre rois », Camille Pascal

CHRONIQUE
Le confinement est propice au temps long, ce temps qui se savoure sans précipitation. Il permet de se jeter à l’assaut d’un poids lourd de littérature, au propre comme au figuré : « L’Eté des quatre rois », de Camille Pascal, paru chez Plon. Cette fresque historique passionnante de 643 pages, à lire comme un polar, s’est vu récompensée par le Grand Prix du roman de l’Académie française 2018. En droite ligne des mémorialistes, cet agrégé d’histoire et haut fonctionnaire français signe un ouvrage d’une précision d’horloger sur la révolution de 1830 connu sous le nom des « Trois Glorieuses ». Il relate par le menu et par le prisme de nombreux personnages historiques (politiques, écrivains, journalistes, diplomates…) ce temps extrêmement court – un été caniculaire –, mais d’une intensité insensée, où le peuple français se soulève en juillet 1830 contre son roi Charles X. Par la convergence des manigances politiques et de la main malicieuse du hasard, Louis-Philippe d’Orléans, fils de Philippe-Égalité (le régicide ayant prononcé la peine capitale de son cousin Louis XVI), devient-il lieutenant général du royaume avant d’accepter, presque contraint et forcé, les deux héritages antagonistes de la monarchie et de la République… après l’abdication de Charles X, de son fils Louis XIX et de son petit-fils Henri V.

« La consolation de l’ange » de Frédéric Lenoir

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« L’obstacle au bonheur n’est pas la réalité, mais la représentation que nous en avons », nous explique Frédéric Lenoir, dans son dernier roman « La consolation de l’ange », paru aux éditions Albin Michel. Avec une cinquantaine de livres tirée de l’inépuisable veine de la philosophie initiatique, l’auteur prolixe sonde encore les profondeurs des âmes… et des morts. Usant de la conversation comme moyen narratif, il fait avancer ses deux personnages par la pensée, échangeant des réflexions sur la fin de vie, les expériences de mort imminente, mais aussi sur l’élan de vie et la quête de cette joie intérieure qui devrait être innée et sans fond. Il fait se rencontrer dans une chambre d’hôpital une octogénaire mourante (Blanche) et un jeune homme (Hugo), rescapé d’une tentative de suicide. La première respire la vie, le second n’y voit aucun sens. Astucieux – néanmoins convenu – stratagème qui permet de confronter des avis divergents, l’un cherchant à convaincre l’autre de sa vérité, lui ouvrant le chemin de la consolation pour entrevoir un lendemain en promesses. Même si ce roman est très agréable à lire et l’histoire émouvante, il pèche néanmoins par son manque d’originalité. Sinon, rien de nouveau de l’au-delà.

« Louise des Ombrages », Yves Viollier

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« Louise des Ombrages », paru aux Presses de la Cité, nous invite dans le sud de la Vendée, au Taillée, près de Chaillé-les-Marais, où les terres sont parcourues de canaux qui se transforment en îlots lors d’inondations. C’est « la Venise verte », un monde de silence et de solitude, dont les habitants se sont accommodés au fil des siècles au point de lui ressembler. En l’année 1936, ce lieu est le théâtre d’un drame inexpliqué : l’artiste peintre Marie Renard (1908-1936), vouée à un avenir prometteur, est retrouvée morte avec son père, tous les deux asphyxiés à l’oxyde de carbone. Le double suicide provoque la stupeur des villageois et la réprobation du curé. Aimant broder des romans autour de faits réels, Yves Viollier s’est inspiré de ce fait divers pour tisser une fiction poignante qui ménage une fin entre douceur et violence, à l’image de la contrée. Le lecteur est pris en otage entre ces ombres et lumière, entre ce ciel et cette terre d’eau à l’horizon flottant. Par son talent de description, l’auteur nous fait aimer une campagne reculée aux couleurs changeantes que peint Louise Bernard, sa tragique héroïne. Il brosse avec sobriété et délicatesse une famille unie, aimante, peu à peu néantisée par la guerre 14-18 et ses conséquences, la faillite… et l’absolu de leur amour.

« L’affaire Clara Miller », Olivier Bal

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Après ses deux opus fantastiques sur la maîtrise des rêves, Olivier Bal se lance dans le pur polar, du noir qui révèle la face grise d’êtres qui se débattent dans leurs rêves : de gloire, de reconnaissance, de liberté. Reprenant une construction qu’il manie d’une main de maître, l’auteur propose dans « L’affaire Clara Miller », aux éditions XO, un roman choral à rebondissements et à double temporalité d’une grande efficacité. L’intrigue à plusieurs niveaux de lecture est bien charpentée, tout se tient. Les personnages sont attachants malgré leurs travers, car la psychologie de chacun est finement travaillée en ce sens. Les chapitres courts et denses se donnent le témoin dans cette course au dénouement haletant. Tout commence par des jeunes femmes retrouvées noyées en deux ans sur les berges du lac rebaptisé « le Lac aux Suicidées ». Parmi ces malheureuses, Clara Miller, une journaliste que Paul Green a connue sur les bancs de la Fac et dont il était amoureux en secret. Il ne croit pas à la thèse du suicide. Ce journaliste, reporter de presse people, est persuadé que le tueur est Mike Stilth, une rock star à la renommée internationale qui vit non loin, dans une forteresse appelée Lost Lakes, avec ses deux enfants reclus.

« Mamma Maria », Serena Giuliano

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Un an après le succès de « Ciao Bella », Serena Giuliano récidive avec « Mamma Maria », aux éditions Cherche Midi. Une nouvelle fois, l’Italie est mise à l’honneur, parée d’amour et de poésie, mais aussi d’engagement. L’auteure italienne nous projette dans un village proche de Salerne, au sud de Naples, où il fait bon respirer l’air méditerranéen sur la côte amalfitaine. Dans ce roman choral, nous suivons les pensées de deux femmes, Maria et Sofia, unies par leur culture et leur attachement mutuel, qui tentent de reprendre leur vie en main. D’un premier abord léger – sentiment provoqué par le plaisir charnel de l’auteure à décrire par le menu les plats et l’ambiance typiques de « Mamma Maria », le bar du village –, le roman commençant par l’histoire d’un amour en suspens emprunte un chemin inattendu, plus complexe, proche du réel. Dans une Italie qui ferme ses frontières aux migrants, une Lybienne nommée Souma, enceinte et mère d’un enfant âgé de deux ans, va trouver refuge dans ce village. Plus exactement dans le poulailler de Franco. Ce veuf octogénaire sans enfant se met alors en tête de les héberger, bien que sachant les opinions tranchées contre les migrants d’une majorité des habitants. Quels événements vont déclencher la découverte de cette « étrangère » ? Du bon sentiment, de la force de persuasion, de la fraternité, de la tolérance et un très bon moment de lecture.

« En haut de l’affiche », Fabrice Châtelain

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À quelles compromissions est-on prêt pour se hisser « En haut de l’affiche » ? Dans le premier livre de l’avocat Fabrice Châtelain, paru aux éditions Intervalles, vous le saurez… le sourire aux lèvres. Délicieuse satire du milieu cinématographique, ce roman joue sur des quiproquos qui tombent en rafales et entraînent Vincent, ce héros malgré lui, dans une spirale descendante. Auteur d’un scénario, cet être bourrelé de complexes rêve de célébrité. Il croit y parvenir lors d’un vernissage d’art contemporain, où il espère briller au bras de la séduisante et ambitieuse Noémie qui le prend pour un grand critique d’art free-lance. Dans son roman, Fabrice Châtelain porte un regard cru et acerbe sur les milieux du cinéma et de l’art contemporain tout en se faisant le procureur de ces prétendus artistes enflés de pouvoir, imbus d’eux-mêmes, rompus aux faux-semblants et aux artifices. Il nous les montre en flagrant délit de déconnexion de la réalité, coupables au point de se servir du malheur de la société pour l’emballer dans du politiquement correct nauséabond et ridicule. Les personnages sont truculents, tantôt attendrissants, tantôt pitoyables, à la moralité à géométrie variable. Bref, terriblement humains. Le traitement original du sujet et l’inclémence du propos, amplifiés par un style au couperet, transforment ce coup d’essai en un très agréable moment de lecture.

« Les Riverains », Corinne Atlas

CHRONIQUE
Les nouvelles éditions Herodios (le héron en latin) viennent de faire paraître leur premier roman, « Les Riverains », de Corinne Atlas. Dans son troisième livre, l’auteure projette sa fiction dans un passé récent dont les cicatrices sont encore vivaces. Le 13 novembre 2015, cinq résidents d’un vieil immeuble se retrouvent confrontés à l’horreur de cette nuit marquée par une série d’attaques terroristes visant Paris, dont Le Bataclan. Les habitants ne se côtoient pas, au mieux ils se saluent en se croisant, au pire ils s’ignorent poliment. Sauf le concierge portugais Ruben qui prend très à cœur son travail, cherchant à rendre la vie de chacun plus agréable. Ainsi ce soir-là est-il fier d’avoir fait une nouvelle acquisition : un paillasson-brosse, très chic, mais à peu de frais, pour égayer l’entrée. Il est loin de se douter que sa soirée de tranquillité dont il se réjouissait par avance allait être compromise et que sa vie en serait définitivement changée. Tout en douceur et pudeur, usant de l’horreur comme d’un miroir ou d’un écho, Corinne Atlas donne à ressentir le cataclysme produit en chacun des personnages et des répercussions pour le reste de leur vie. Astucieux et puissant !

« Les ecchymoses invisibles », quand la fiction s’invite dans le réel

THÉÂTRE & CO
Les violences conjugales ne sont pas un mythe. Elles ont de tout temps existé. « Les ecchymoses invisibles » n’est pas qu’une fiction donnant à comprendre le mécanisme de l’enfer d’une épouse ligotée mentalement par les maltraitances psychologiques de son conjoint, c’est aussi le témoignage brutal et poignant d’une réalité trop répandue que l’auteur Djamel Saïdi met en scène au Théo Théâtre, jusqu’au 30 avril 2020. Après cinq nominations aux P’tits Molières 2018, l’actualité tragique de son sujet et l’intensité éprouvante du jeu des acteurs rendent une nouvelle fois la pièce éligible aux P’tits Molières 2020. C’est une bonne nouvelle pour La Déesse Compagnie, dont la vocation est de produire des « fictions documentaires », où le vrai tient une place prépondérante afin de contribuer à la dénonciation de ces violences invisibles qui anéantissent, à petit feu et sans marque sur le corps, toute personnalité, tout sentiment d’amour propre, toute réaction salvatrice.

« Un développement très personnel », Sabrina Philippe

CHRONIQUE
La recherche du bien-être – ou du moins, si possible, du mieux-être – par toutes les techniques qui s’offrent à soi est une activité de chaque instant. Des ouvrages fleurissent chaque saison littéraire, souvent des manuels expliquant aux lecteurs des recettes miracle pour être en paix avec soi-même et les autres. Le roman a l’avantage de leur donner le choix de prendre ou pas le message délivré et ne les contraint pas à la passivité. Avec « Un développement très personnel », paru chez Flammarion, Sabrina Philippe a opté pour cette voie, tout en lumière et simplicité. Elle fait la critique d’une profession multi-facettes, souvent accessible par quelques stages de formation, parfois faisant du mal-être un business lucratif et peu scrupuleux. Ce qui distingue ce roman de ceux qui débordent des rayons de librairies depuis des décennies, c’est que le lecteur ne découvre pas combien le héros « coach » a aidé ses patients/clients, mais ce que son introspection sur ce qu’il a fait et fait pour lui-même et sur les conséquences de ses conseils sur autrui a produit sur lui. Sabrina Philippe, psychologue et chroniqueuse à la télévision et sur les ondes de radio, met ainsi en scène une remise en cause profonde d’une véritable « gourou » du bien-être qui s’est éloignée de son propre chemin intérieur, trompée par les sirènes du succès, occultant les bleus de sa propre histoire. Très divertissant et instructif, ce roman nous transforme en petite souris ravie de s’aventurer dans la tête d’un coach en mal de soi.

« Double jeu », des retrouvailles en ordre de bataille

THÉÂTRE & CO
Trente-cinq ans après le lycée, une ancienne bande d’amis se retrouve autour d’un apéritif organisé par l’une des leurs, Charlie. Histoire de se remémorer les bons moments, de convoquer les souvenirs heureux, de parler de ce que leur vie leur a réservé. Rien de plus anodin… en apparence ! Mais, comme le titre de la nouvelle pièce de Brigitte Massiot le laisse supposer, « Double Jeu » promet des apparences trompeuses et suggère des règlements de compte en boomerang. Comment sept anciens amis, adultes installés dans la vie, vont-ils pouvoir renouer avec leur vie lycéenne sans éclats ni dommages, alors que chacun n’est pas tranquille avec son passé ? Cette période censée être insouciante et heureuse qui s’est brutalement refermée sur un drame les a irrémédiablement changés. Les anciennes querelles couvent sous les cendres de l’amitié. L’étincelle qui ravivera les braises sera-t-elle l’occasion de faire toute la lumière sur les véritables relations des uns avec les autres, pour éteindre à tout jamais le sentiment de culpabilité, les remords, les torts ? Pour cela, il y a un prix à payer : celui de la vérité, de la sincérité, des explications. Dans cette comédie policière au scénario solide et captivant, aux personnages tout en richesse et complexité, l’humour et le drame s’unissent en tir groupé pour frapper juste. Justesse de jeux, justesse de situations, justesse de mise en scène. Un triplé gagnant sur la scène du Gymnase Marie Bell qu’il ne faut manquer sous aucun prétexte !

« La première amie », Geneviève Senger

CHRONIQUE
Dans son nouvel opus très réussi, paru aux Presses de la Cité, Geneviève Senger donne à comprendre et à voir une amitié hors norme, intense, exclusive, entre deux orphelines élevées par le même couple. Elles vivent près d’un canal aux eaux sombres, endroit peu fréquenté qui devient leur petit coin de Paradis qui scellera leur amitié. Dans « La première amie », l’auteure décrit par le menu l’attachement d’Ève et Sarah au fil des années et le drame qui a « atomisé » leur relation. La première, sauvage et introvertie, fascinée jusqu’à l’obsession par la seconde, plus fantasque et extravertie. Ces deux cœurs inséparables vont passer une enfance heureuse jusqu’à leur mariage respectif. La première, contrainte par l’enfant à naître ; la seconde, par mimétisme. Mais aucun ne sera heureux. De surcroît, la naissance de Zélie, synonyme de bonheur pour Sarah, vient piquer la jalousie d’Ève et semer la discorde dans leur relation exclusive. Obligée par son mari militaire à fréquenter la femme du colonel, elle se surprend à aimer Adam, leur fils adoptif. Tous les rouages du drame se mettent en place, irrémédiablement, pour enrayer ces deux vies bancales auxquelles il a manqué l’essentiel : l’amour des parents.

« Les mots s’improsent » et riment avec virtuose

THÉÂTRE & CO
« Les mots s’improsent », au théâtre des Mathurins jusqu’au 1er avril 2020, est un spectacle de Félix Radu d’une audace artistique inédite, un ovni littéraire en orbite autour du sens de la vie qui se déploie en plusieurs dimensions de compréhension. Son seul-en-scène ne ressemble à rien de connu et pourtant il nous est étrangement familier. C’est peut-être parce qu’il sait nous parler de l’essentiel avec une langue qui châtie bien. Son texte de haute tenue est truffé de traits d’esprit et de réflexions philosophiques. Il émeut, interroge, éclaire, induit des répercussions émotionnelles et intellectuelles. Tout le long de la performance du jeu scénique, revu par le metteur en scène Julien Alluguette, il n’y a pas d’éclats de rire, mais un feu nourri d’éclats de pensée et de sourires intérieurs. Ce n’est ni un récit austère ni un conte fantasque, mais une variation poétique d’un vieux monde que le comédien essaye de comprendre, une introspection élargie à l’univers, avec l’impertinence de la jeunesse et la tempérance de la sagesse. Les mots fusent, se chamaillent, s’entrechoquent ou se confondent, se mettent à nu pour revêtir de nouveaux habits de lumière. Ainsi, la poésie philosophique de Félix Radu surgit d’entre les mots dans un ballet aérien et pétillant d’humour et de sens, pour la plus grande joie d’un public conquis.

« Au Soleil redouté », Michel Bussi

CHRONIQUE
Redoutable est le mot qui surgit quand la fin s’annonce. « Au Soleil redouté », c’est l’aveuglement assuré qui fait perdre tout sens logique. Avec ce thriller millimétré, mené d’une main audacieuse, Michel Bussi dépasse un cran dans le retournement de situations et l’originalité. Le stratagème réside dans la construction de l’histoire : elle passe inaperçue jusqu’à l’heure des explications. Au lieu de semer des indices pour permettre au lecteur d’élaborer des hypothèses probables ou crédibles, l’auteur instille le doute au compte-gouttes dans un raffinement rare de torture intellectuelle. La frustration de n’avoir rien remarqué est telle, la complexité de la trame est telle, l’envie de connaître la suite est telle que l’on n’a qu’une seule obsession : redécouvrir le livre avec la clé de compréhension pour saisir là où l’on aurait dû comprendre. Pourtant, l’intrigue a tout l’air banale : cinq lectrices ont gagné l’immense privilège de suivre pendant une semaine un atelier d’écriture dispensé par un romancier à succès, dont la plume chatouille le cœur des femmes malgré un physique rondouillard. Sous le soleil polynésien où tout concourt à l’inspiration, l’île d’Hiva Oa deviendra pourtant une prison étouffante et sanglante après une disparition et plusieurs morts, que l’assassin désigne avec le texte que les apprenties écrivaines ont écrit lors de l’exercice d’atelier d’écriture : « Avant de mourir, je voudrais… »

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