« La première amie », Geneviève Senger

Temps de lecture : 3 minCHRONIQUE
Dans son nouvel opus très réussi, paru aux Presses de la Cité, Geneviève Senger donne à comprendre et à voir une amitié hors norme, intense, exclusive, entre deux orphelines élevées par le même couple. Elles vivent près d’un canal aux eaux sombres, endroit peu fréquenté qui devient leur petit coin de Paradis qui scellera leur amitié. Dans « La première amie », l’auteure décrit par le menu l’attachement d’Ève et Sarah au fil des années et le drame qui a « atomisé » leur relation. La première, sauvage et introvertie, fascinée jusqu’à l’obsession par la seconde, plus fantasque et extravertie. Ces deux cœurs inséparables vont passer une enfance heureuse jusqu’à leur mariage respectif. La première, contrainte par l’enfant à naître ; la seconde, par mimétisme. Mais aucun ne sera heureux. De surcroît, la naissance de Zélie, synonyme de bonheur pour Sarah, vient piquer la jalousie d’Ève et semer la discorde dans leur relation exclusive. Obligée par son mari militaire à fréquenter la femme du colonel, elle se surprend à aimer Adam, leur fils adoptif. Tous les rouages du drame se mettent en place, irrémédiablement, pour enrayer ces deux vies bancales auxquelles il a manqué l’essentiel : l’amour des parents.

« Les mots s’improsent » et riment avec virtuose

Temps de lecture : 3 minTHÉÂTRE & CO
« Les mots s’improsent », au théâtre des Mathurins jusqu’au 1er avril 2020, est un spectacle de Félix Radu d’une audace artistique inédite, un ovni littéraire en orbite autour du sens de la vie qui se déploie en plusieurs dimensions de compréhension. Son seul-en-scène ne ressemble à rien de connu et pourtant il nous est étrangement familier. C’est peut-être parce qu’il sait nous parler de l’essentiel avec une langue qui châtie bien. Son texte de haute tenue est truffé de traits d’esprit et de réflexions philosophiques. Il émeut, interroge, éclaire, induit des répercussions émotionnelles et intellectuelles. Tout le long de la performance du jeu scénique, revu par le metteur en scène Julien Alluguette, il n’y a pas d’éclats de rire, mais un feu nourri d’éclats de pensée et de sourires intérieurs. Ce n’est ni un récit austère ni un conte fantasque, mais une variation poétique d’un vieux monde que le comédien essaye de comprendre, une introspection élargie à l’univers, avec l’impertinence de la jeunesse et la tempérance de la sagesse. Les mots fusent, se chamaillent, s’entrechoquent ou se confondent, se mettent à nu pour revêtir de nouveaux habits de lumière. Ainsi, la poésie philosophique de Félix Radu surgit d’entre les mots dans un ballet aérien et pétillant d’humour et de sens, pour la plus grande joie d’un public conquis.

« Au Soleil redouté », Michel Bussi

Temps de lecture : 4 minCHRONIQUE
Redoutable est le mot qui surgit quand la fin s’annonce. « Au Soleil redouté », c’est l’aveuglement assuré qui fait perdre tout sens logique. Avec ce thriller millimétré, mené d’une main audacieuse, Michel Bussi dépasse un cran dans le retournement de situations et l’originalité. Le stratagème réside dans la construction de l’histoire : elle passe inaperçue jusqu’à l’heure des explications. Au lieu de semer des indices pour permettre au lecteur d’élaborer des hypothèses probables ou crédibles, l’auteur instille le doute au compte-gouttes dans un raffinement rare de torture intellectuelle. La frustration de n’avoir rien remarqué est telle, la complexité de la trame est telle, l’envie de connaître la suite est telle que l’on n’a qu’une seule obsession : redécouvrir le livre avec la clé de compréhension pour saisir là où l’on aurait dû comprendre. Pourtant, l’intrigue a tout l’air banale : cinq lectrices ont gagné l’immense privilège de suivre pendant une semaine un atelier d’écriture dispensé par un romancier à succès, dont la plume chatouille le cœur des femmes malgré un physique rondouillard. Sous le soleil polynésien où tout concourt à l’inspiration, l’île d’Hiva Oa deviendra pourtant une prison étouffante et sanglante après une disparition et plusieurs morts, que l’assassin désigne avec le texte que les apprenties écrivaines ont écrit lors de l’exercice d’atelier d’écriture : « Avant de mourir, je voudrais… »

« Les Faux British », de l’absurde à pleurer de rire

Temps de lecture : 3 minTHÉÂTRE & CO
« Les Faux British » à l’affiche du théâtre Saint-Georges poursuit fièrement sa cinquième saison, après 2 000 représentations en décembre 2019, soit plus de 500 000 spectateurs à Paris et 120 000 en tournée. Cette parodie du théâtre amateur, que le metteur en scène Gwen Aduh (fondateur de la Compagnie des Femmes à barbe en 1999) a rapporté d’Édimbourg dans ses bagages en 2013, est une machine à rire infernale qui ne cesse sa délicieuse et extravagante torture zygomatique qu’au tomber de rideau. La loufoquerie gagne là ses lettres de noblesse grâce à cet étonnant scénario de Henry Lewis, Jonathan Sayer et Henry Shields qui met en scène un sang-froid et un pragmatisme à toute épreuve d’une troupe d’amateurs de roman noir s’inventant acteurs d’un jour pour jouer un hypothétique polar méconnu de Conan Doyle devant les membres de leur association… c’est-à-dire le public. L’amateurisme des personnages et leur opiniâtreté à poursuivre malgré les maladresses et les imprévus successifs, au prix souvent de leur intégrité physique, est à s’étouffer de rire. Jerry Lewis, sortez de ces corps ! On se prendrait presque de pitié pour les sept comédiens, inouïs et ultra crédibles dans leur jeu qui consiste à être mauvais. On a mal pour eux jusqu’au bout, mais on en redemande !

« Déjeuner en paix », Charlotte Gabris

Temps de lecture : 3 minCHRONIQUE
Humoriste et comédienne, Charlotte Gabris fait paraître aux éditions Cherche-Midi un premier roman très réussi. « Déjeuner en paix » est un huis clos en plein air, pétillant et mordant, sur le regard critique des femmes entre elles. L’auteure met en scène deux jeunes femmes seules, assises chacune à une table d’une terrasse de café parisien à l’heure du déjeuner. L’une est Parisienne, sûre d’elle, aux airs supérieurs, elle attend son amoureux qui ne viendra pas ; l’autre est une provinciale fraîchement arrivée à la Capitale pour suivre un stage. Elle a remarqué cette jeune fille prétentieuse qui agit comme en terrain conquis, et dont elle envie l’enthousiasme, l’assurance, la façon de s’habiller, de rire, d’attendre. De son côté, pour tromper l’ennui, la Parisienne focalise sa mauvaise humeur sur ce qu’elle croit être une touriste solitaire qui fait semblant d’attendre quelqu’un pour ne pas montrer qu’elle est seule. Tout le long du déjeuner, les deux femmes jaugent l’autre en son for intérieur, se moquant crûment et durement, sans rédemption possible, de ce qu’elles pensent deviner de l’autre, de sa vie, de ses relations, de ses goûts, de ses aspirations. Bien entendu, les apparences sont trompeuses.

« Le récit poétique mais pas chiant d’un amoureux en voyage », Promesse tenue !

Temps de lecture : 2 minTHÉÂTRE & CO
Au théâtre du Marais, Marc Tournebœuf reprend son « Récit poétique mais pas chiant d’un amoureux en voyage » tous les lundis jusqu’au 30 mars 2020. Un joli minois en stand up n’est pas d’une originalité folle. En revanche, un joli minois incarné où transparaissent candeur et vivacité d’esprit, c’est un excellent début qui — brisons le suspense dès à présent — tient sa promesse : poétique et pas chiant. L’humoriste nous fait partager son histoire d’amour avec une jeune fille portugaise, rencontrée lors d’une soirée parisienne. C’est le point de départ à croquer la société dans laquelle il vit, avant de nous entraîner au Portugal où il a décidé de rejoindre sa dulcinée un peu distante dans tous les sens du terme. Avec l’espoir attendrissant d’un amour partagé, il s’affranchit courageusement de sa timidité pour rencontrer le père, qui l’écrase de son autorité. Pour plaire, Marc acquiesce à tout, contraint de s’asseoir sur sa dignité. Ce voyage aux couleurs de l’amour fané sera également initiatique, car il découvrira d’autres couleurs, plus vives et plus odorantes, d’un pays où tous parlent français avec l’accent si reconnaissable en « ouèche ». Mais, au-delà de ces blagues comparatives France-Portugal, l’humoriste nous donne aussi à entendre avec passion Fernando Pessoa. Selon l’écrivain et poète, « Aimer, c’est se lasser d’être seul : c’est donc une lâcheté et une trahison envers soi-même ». Une rencontre qui vaut bien toutes les déclarations d’amour, n’est-il pas ?

« Pour le meilleur et pour le dire », du verbe en plein cœur

Temps de lecture : 4 minTHÉÂTRE & CO
Au théâtre de La Scène Parisienne, la comédie psychologique et sentimentale « Pour le meilleur et pour le dire » revient pour quatre mois de consultations supplémentaires, jusqu’au 11 avril 2020. Une aubaine qu’il serait inconséquent de laisser passer tant l’écriture de David Basant et Mélanie Reumaux sonne juste et émeut, du rire à la joie finale du happy end. Pour une fois qu’une histoire d’amour se termine bien, il serait bien dommage de s’en priver ! La pièce déploie son fil narratif tendu au cordeau sur le malentendu, les non-dits, la difficulté de communiquer et les lapsus signifiants. Le sujet est fort simple, mais d’une actualité impérissable. C’est l’histoire d’un couple très amoureux et en crise. Audrey approchant de la quarantaine veut un bébé, Julien repousse ce désir aux calendes grecques sans lui en avouer les raisons. La peur de perdre celle qu’il aime par cet aveu le conduit à rompre par anticipation. Un non-sens que vont s’ingénier à réparer leur entourage et surtout leur analyste… qui se trouve être la même personne. Du bel ouvrage d’écriture intelligent et enjoué qui, par les mots dits, dédramatise les maux tus.

« Un vrai couple », un duo au diapason du vrai

Temps de lecture : 3 minTHÉÂTRE & CO
Sur la scène de La Comédie des Boulevards se joue « Un vrai couple », à la vie à la mort, mais surtout à la ville. Cette pièce écrite par les deux comédiens, Gaëlle Gauthier et Arnaud Gidoin, sur leur belle et improbable histoire d’amour sent le vécu dans ses moindres détails et les multiples situations. Belle, car ils sont lumineux et enthousiastes de partager leur bonheur. Improbable, car cela n’aurait jamais dû « matcher » entre eux. Pensez donc ! Ils ne sont pas de la même génération ! Arnaud est un éternel adolescent qui écoute des chanteurs morts et aime le karaoké et l’alcool, tandis que Gaëlle préfère le yoga, la méditation et arrose ses soirées à l’eau de rose ! Pourtant, ils sont bel et bien tombés amoureux et entendent nous le conter par le menu, depuis la première rencontre jusqu’à la naissance de leur enfant. À cette mise en bouche romanesque, ils ont incorporé une généreuse rasade d’humour et un bon zeste d’interaction complice avec les spectateurs, faisant ainsi de leur vie de couple un pur divertissement, enlevé, tendre et réjouissant.

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