« Les mots s’improsent » et riment avec virtuose

THÉÂTRE & CO 

Avis de PrestaPlume  ♥♥♥♥♥

Critique éclair

« Les mots s’improsent », au théâtre des Mathurins, est un spectacle de Félix Radu d’une audace artistique inédite, un ovni littéraire en orbite autour du sens de la vie qui se déploie en plusieurs dimensions de compréhension. Son seul-en-scène ne ressemble à rien de connu et pourtant il nous est étrangement familier. C’est peut-être parce qu’il sait nous parler de l’essentiel avec une langue qui châtie bien. Son texte de haute tenue est truffé de traits d’esprit et de réflexions philosophiques. Il émeut, interroge, éclaire, induit des répercussions émotionnelles et intellectuelles. Tout le long de la performance du jeu scénique, revu par le metteur en scène Julien Alluguette, il n’y a pas d’éclats de rire, mais un feu nourri d’éclats de pensée et de sourires intérieurs. Ce n’est ni un récit austère ni un conte fantasque, mais une variation poétique d’un vieux monde que le comédien essaye de comprendre, une introspection élargie à l’univers, avec l’impertinence de la jeunesse et la tempérance de la sagesse. Les mots fusent, se chamaillent, s’entrechoquent ou se confondent, se mettent à nu pour revêtir de nouveaux habits de lumière. Ainsi, la poésie philosophique de Félix Radu surgit d’entre les mots dans un ballet aérien et pétillant d’humour et de sens, pour la plus grande joie d’un public conquis.

Résumé

Pour figurer une « réunion de poètes pas encore disparus », Félix Radu allume sur scène et dans les cœurs une bougie, faible et vacillante, mais brillante d’éternité. Elle matérialise l’esprit des auteurs immortels comme celui des mortels en devenir. Une valise pour seul bagage, des livres pour seule passion, le poète acrobate du langage disserte avec entrain sur l’inexorabilité du temps, l’absurdité de la vie, la folie, le suicide, l’amour, la mort et les roses qu’il conseille de ne jamais cueillir. Pour cela, il invite sur scène ses auteurs préférés comme Henri David Thoreau, Albert Camus, Rainer Maria Rilke, William Shakespeare, Antoine de Saint-Exupéry dont la pensée soutient sa vision de la vie. Il s’interroge ainsi sur le tic-tac du temps en s’amusant avec la consonance à la manière de « La ta ca ta ca tac tac tique du gendarme ». Sa dextérité est digne d’un Raymond Devos (prix « Raymond Devos pour l’humour » en 2016). L’un de ses personnages converse également avec la mort, tout en ruse et en détachement. Le duel verbal fait mouche à chaque touche, et c’est un ravissement de l’esprit. La tendresse est omniprésente, surtout lorsqu’il évoque les figures littéraires qu’il convoque sans équivoque. Il vulgarise du Rilke en citant des extraits des « Lettres à un jeune poète » ; il rappelle à notre souvenir confus « Le mythe de Sisyphe » de Camus, qui interroge sur l’absurdité de la vie.

Pour approfondir

Dans son seul-en-scène, Félix Radu étonne et fascine, par sa présence à la fois candide et mature, par sa vitalité communicatrice et surtout par la profondeur de ses réflexions. Est-ce le personnage qu’il joue : un être pur au sourire qui s’excuserait presque, tantôt ahuri d’être le centre d’attraction, tantôt exalté par les mots qui papillonnent autour de lui après leur avoir insufflé une seconde vie ? Est-ce la personnalité qui s’impose d’emblée, dès la première lumière dans les yeux qui lui donne mille ans et sa verticalité qui en fait un gentil géant semeur de poésie ? C’est sans aucun doute l’alliance des deux qui donne à ce jeune namurois de 24 ans une stature d’homme de scène confirmé et le porte avec allégresse et assurance sur la vague de son délire philosophique et poétique. Si les thèmes de son spectacle sont sérieux et lourds de sens, le comédien les revêt d’une aura lunaire qui allège et vous téléporte sur une planète merveilleuse où pousse une rose éclose sous la prose d’un Saint-Ex. Cette rêverie théâtrale est une parenthèse, belle et drôle, qui ne s’improvise pas : elle « s’improse » et rime avec virtuose. Pour la faire rimer avec éternité, n’hésitez pas à vous procurer le livret du spectacle, préfacé par Jérôme de Warzée et Alex Vizorek.

Nathalie Gendreau
©Patrick Williot


Distribution

Avec : Félix Radu

Créateurs

Auteur : Félix Radu

Metteur en scène : Julien Alluguette

Tous les mardis et mercredis à 19 heures, jusqu’au 1er avril 2020.

Au théâtre des Mathurins, 36, rue des Mathurins, Paris VIIIe.

Durée : 1 h 30

1 réflexion au sujet de « « Les mots s’improsent » et riment avec virtuose »

  1. Et voilà un grand bol de bonheur, et surtout d’espérance, que Presta Plume nous offre ce matin. Espérance car l’auteur-interprête, Felix Radu n’a que 24 ans et il nous cite nombre de penseurs qui ne font plus partie des priorités de notre scolarité. Comme quoi tout n’est pas perdu tant que les livres sont là. Mais attention à ceux qui les brûlent.

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