« La première amie », Geneviève Senger

Extrait (page 60)
« Il est temps que je revienne aux débuts. A l’enchantement. Je crains que si je faisais l’impasse sur ce ravissement l’on ne puisse comprendre ce qui nous unissait, Sarah et moi. Je dois donner corps à ce récit, mettre de la chair autour des sentiments, montrer. Nous avions quinze ans. Des bijoux en toc que nous échangions, des colliers multicolores, des bracelets fantaisie. Entre nous, un canal qui s’étirait tel un ruban lumineux entre deux pans de forêt. Deux vélos, avec des sacoches, des chapeaux en paille, des espadrilles en toile. Et le rire, toujours accroché sur nous, comme le soleil de cet été-là, cette lumière incomparable. »

« La première amie », Geneviève Senger

Avis de PrestaPlume ♥♥♥♥

Dans son nouvel opus très réussi, paru aux Presses de la Cité, Geneviève Senger donne à comprendre et à voir une amitié hors norme, intense, exclusive, entre deux orphelines élevées par le même couple. Elles vivent près d’un canal aux eaux sombres, endroit peu fréquenté qui devient leur petit coin de Paradis qui scellera leur amitié. Dans « La première amie », l’auteure décrit par le menu l’attachement d’Ève et Sarah au fil des années et le drame qui a « atomisé » leur relation. La première, sauvage et introvertie, fascinée jusqu’à l’obsession par la seconde, plus fantasque et extravertie. Ces deux cœurs inséparables vont passer une enfance heureuse jusqu’à leur mariage respectif. La première, contrainte par l’enfant à naître ; la seconde, par mimétisme. Mais aucun ne sera heureux. De surcroît, la naissance de Zélie, synonyme de bonheur pour Sarah, vient piquer la jalousie d’Ève et semer la discorde dans leur relation exclusive. Obligée par son mari militaire à fréquenter la femme du colonel, elle se surprend à aimer Adam, leur fils adoptif. Tous les rouages du drame se mettent en place, irrémédiablement, pour enrayer ces deux vies bancales auxquelles il a manqué l’essentiel  : l’amour des parents.

Résumé

Une décennie après le décès de Zélie, à quatre ans, les deux amies ne se côtoient plus. Elles ont trente ans et leurs chemins se sont séparés. Se sentant responsable du drame, Ève s’est retirée du monde et de son tumulte, de la pression de son mari et de ses beaux-parents. Mais la culpabilité demeure. Elle vit depuis cinq ans dans une petite maison d’écluse, près d’un autre canal que celui de son enfance, à dix kilomètres du premier bourg. Sa vie s’est organisée chichement, malgré les biens dont elle dispose. Elle n’a besoin de rien, elle est désormais libre. Elle cultive un potager et élève trois poules qui lui donnent de bons œufs. Elle n’a qu’un confident, Oscar, un psychologue bien disposé, car c’est lui qui vient à elle et non l’inverse  : elle veut « comprendre comment elle a pu en arriver là », à cette tragédie qui prend sa source dans la tuerie de ses parents dans un pays lointain. Un drame que son esprit a occulté en la privant de ses souvenirs. Au jour d’anniversaire de ses trente ans, Ève hérite des carnets intimes de sa mère, qui lui tiendront la main pour sortir ses souvenirs des eaux profondes et mystérieuses du canal dans lequel elle se débat depuis si longtemps.

Pour approfondir

« La première amie » est un lumineux roman d’amour qui joue sur l’ambiguïté et la pureté des âmes. Geneviève Senger parvient à rendre cet amour-là avec force et élégance. Le tableau mouvant sur les émois et les sentiments sont aussi finement dépeints que la beauté sombre du canal qui semble engloutir les deux femmes. Il est question de la nécessité de réparer le passé pour mieux larguer les amarres, mais aussi d’amour filial et des liens générationnels. Ainsi, pendant ses études, Ève se voit-elle confiée par son professeur la tâche de recenser les monuments funéraires des deux cimetières de la ville pour les classer et de faire parler les épitaphes des sépultures « avec humour ». Cette partie sur ce travail de mémoire est très intéressante, car elle donne une dimension supérieure à l’attachement indéfectible de deux êtres. Quant à la construction de l’histoire, elle se fait à rebours, évoquant les fragments de vie signifiants d’Ève – qui est la narratrice. Par ce fait, l’intrigue avance par petits bonds d’une époque à l’autre, permettant à Ève de ramener les souvenirs à la surface et les comprendre à la lumière du présent. L’auteure sait si bien diriger la barque de son intrigue que le lecteur ne peut anticiper le surprenant dénouement. Ce qui donne le vernis final à ce beau roman.

Nathalie Gendreau

Editions Presses de la Cité, Collection « Terres de France », 13 février 2020, 360 pages, à 20 euros en version papier et 13,99 euros en version numérique.

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