« Rien n’est écrit », Sandrine Catalan-Massé

Temps de lecture : 3 minLITTERATURE
Si vous étiez parent et qu’il vous restait peu de temps à vivre, que feriez-vous ? Dans son deuxième roman, Sandrine Catalan-Massé s’est posé la question et y répond avec délicatesse, sensibilité et drôlerie. « Rien n’est écrit », paru cet été en version poche, aborde le sujet douloureux de la perte, de la peur de ne plus exister, de la tristesse de laisser une vie inachevée et des proches aimés. L’auteure a réussi à transcender la pesanteur de ce thème en créant un univers fantastique, à la frontière entre réel et irréel. Un entre-deux où le lien mère-fils peut perdurer par la force de cet amour fusionnel qui les unissait. Ne concevant pas l’idée de ne pouvoir lui transmettre ses valeurs, Daisy planifie l’après pour son fils qui devra grandir sans elle. Dans une sorte de pied de nez à la mort, elle écrit de son vivant cinq lettres qui lui seront remises à des anniversaires charnières, jusqu’à ses 25 ans. L’âge de l’autonomie ? Au-delà du cheminement vers le deuil de ceux qui restent et de cette nécessaire résilience pour affronter les durs lendemains, l’auteure touche à la corde sensible de l’éducation et de nos propres projections sur nos enfants. Qu’elles soient conscientes ou inconscientes.

« Marie des Poules », un destin sublimé par des comédiens transcendés

Temps de lecture : 4 minTHÉÂTRE & CO
Quand Marie Caillaud, alias Marie des Poules, se souvient à une terrasse de café parisien, de l’eau a coulé sous les ponts sans diluer son amour absolu pour Maurice, fringant fils de George Sand. Ni sa reconnaissance envers l’écrivaine qui lui a appris à lire, à écrire, à parler sans rouler les r et surtout à réfléchir par elle-même. Cette histoire vraie que transpose Gérard Savoisien au théâtre Montparnasse répond au désir de la comédienne Béatrice Agenin, native du Berry, d’incarner George Sand. « Marie des Poules, gouvernante chez George Sand » est une pièce d’une extrême pudeur, d’une intelligence émotionnelle remarquable et d’une poésie narrative et scénique qui enchante. Avec naturel et une époustouflante dextérité, la comédienne se glisse dans les costumes de la servante de onze ans et de la jeune adulte, ainsi que dans ceux de George Sand. Ce soir-là, Arnaud Denis, metteur en scène de la pièce, lui donne la réplique avec la même intensité, tant dans la colère que dans la duplicité. Molière 2020 du meilleur spectacle du théâtre privé, « Marie des Poules » est reprogrammée pour notre plus grand bonheur, après l’arrêt brutal du spectacle vivant pendant des mois. Elle revient avec encore plus de force évocatrice sur son message subliminal sur l’importance de l’éducation, à une époque où l’ignorance est loin d’être éradiquée.

« La Riposte », Jean-François Hardy

Temps de lecture : 3 minLITTERATURE
Dans « La Riposte », de Jean-François Hardy (Éditions Plon), la tragédie humaine s’exprime à travers le sombre quotidien de 2030. Une fois le roman reposé, son réalisme glaçant poursuit le lecteur. À lui seul, le titre apparaît comme une intrigante invitation à découvrir l’histoire, loin de s’imaginer la noirceur ambiante que le récit exsude à chaque page. En effet, qu’est-ce qu’une riposte, si ce n’est qu’une réaction vive et immédiate à une attaque ? Celle de Jean-François Hardy est tout autre chose. C’est un embrasement, une émeute, un soulèvement… une répression ! Que des termes qui parlent fortement à l’imaginaire. Jean-François Hardy nous dresse un tableau terrifiant d’un monde en fusion, nourri par les pénuries et les violences. Dans cet enfer ordinaire, un couple s’aime et se déchire. Jonas prépare sa fuite dans un pays du Nord pour y gagner un avenir meilleur. Khadija, jeune révoltée prête à tout pour sauver le monde, refuse cet exil et veut l’enrôler. Choix cornélien pour Jonas balancé entre fuir et rester. Ce thriller d’anticipation se dévore avant de murir en soi. Le contexte happe, bouleverse, inquiète. L’histoire emporte, passionne, interroge. L’écriture claque, empoigne, captive. À lire de toute urgence, avant que l’actualité ne rattrape la fiction !

« Le Petit Coiffeur », plongée délicate dans les affres de la Libération

Temps de lecture : 4 minTHÉÂTRE & CO
Avec « Le Petit Coiffeur », au théâtre Rive Gauche, Jean-Philippe Daguerre poursuit son immersion dans la Seconde Guerre mondiale entamée avec « Adieu Monsieur Haffmann » (4 Molières 2018, dont Meilleur Spectacle de Théâtre Privé et Meilleur Auteur). On se souvient avec grande émotion de cette pièce dont l’histoire se situe en 1942, au moment de l’obligation faite aux Juifs de porter l’étoile jaune. « Le Petit Coiffeur » évoque l’épuration au moment de la Libération qui vient en contrepoint de la grandeur d’âme. Dès l’ouverture du rideau, l’atmosphère rétro téléporte la salle dans un temps encore sombre, impression renforcée par le mobilier et les costumes aux couleurs froides. Côté cour, la chambre de Pierre ; côté jardin, le salon de coiffure. Tels les recto/verso d’un livre grandeur nature dont les personnages tournent les pages. Ce livre relate un drame ordinaire de cette époque où délation et règlements de compte formaient le quotidien des villes libérées. Il se focalise sur un coiffeur également peintre qui tombe amoureux de son modèle, Lise qui est une veuve au lourd secret sur la conscience. Entre lyrisme et tension, les comédiens évoluent avec aisance. On est facilement projeté dans le drame intime de cette famille, partagée entre amour et devoir, qui voit un dénouement inattendu, tout en intelligence scénique.

« Lettre à Moïse – Itinéraire contourné d’un juif de Hongrie », Rémi Huppert

Temps de lecture : 3 minLITTERATURE
Parvenu à un stade de son existence, le besoin de regarder en face le passé est irréfrénable. La plume démange. Les idées affluent. L’émotion submerge. Quand le moment se présente en toute humilité, il est juste. L’écriture en devient fluide et la lecture prend une saveur toute particulière. Dans « Lettre à Moïse – Itinéraire contourné d’un juif de Hongrie », aux Éditions du Petit Pavé, l’écrivain et essayiste français Rémi Huppert se plie au délicat exercice de ce retour sur soi, sur sa branche paternelle. Pour lui, il s’agissait de « se hâter de bien faire ». En quête de ses origines, l’auteur revient sur son ascendance et plus particulièrement sur les traces de son grand-père Moïse, en Hongrie. Grâce à ces recherches patientes et opiniâtres et aux témoignages d’une famille éclatée aux États-Unis et en Europe, il redessine le parcours de cette fratrie des Huppert aux trajectoires d’exilés si différentes, fuyant « les rejets xénophobes ». Il découvre à cette occasion que son patronyme est un nom d’emprunt au XIXe siècle. À la lecture de ce cri d’amour pour les siens, on ne peut qu’être ému et reconnaissant à l’auteur d’avoir partagé un roman familial douloureux, en toute délicatesse et authenticité.

« L’Affaire Pavel Stein », de Gérald Tenenbaum (Editions Cohen & Cohen)

Temps de lecture : 3 minLITTERATURE
Gérald Tenenbaum est un mathématicien, chercheur et professeur. Sa spécialité, les probabilités. Son credo, le dessous des nombres, avec lesquels il entretient une relation fusionnelle, les amadouant, les cajolant, les imaginant avec une fonction différente de celle d’additionner, de soustraire ou d’échafauder des statistiques. Y aurait-il dans l’essence des nombres et leur union kabbalistique – ou tibétaine – la naissance universelle d’une autre voie qui conduirait l’être pensant à se considérer autrement ? Peut-être comme l’élément d’un tout, à moins que cela soit la duplication d’un tout… ? « L’Affaire Pavel Stein », paru chez (Cohen & Cohen), est une curiosité littéraire mystique qui révèle toutes les interrogations d’un homme à la spiritualité exacerbée, cherchant à concilier le hasard et la rationalité. « Faire le vide est une source de sens », fait-il dire à son personnage Pavel Stein, un cinéaste reconnu pour ses œuvres sur la mémoire, le manque, l’absence, le vide et, fatalement, la mort. Une phrase qui donne la tonalité d’un livre puissant, nécessitant une exigence d’ouverture de la part du lecteur à la hauteur de l’exigence de la pensée de l’auteur. L’histoire d’amour bâtie en parallèle est le révélateur qui donne de la couleur à cet instantané philosophique. L’intrigue avance doucement, glissant presque comme des patins sur le parquet, se faisant à la fois caresse et décapage. Une belle leçon de lenteur qui fait du lecteur gourmand un gourmet.

« Saint-Exupéry, le mystère de l’aviateur », un biopic théâtral de haut vol

Temps de lecture : 4 minTHÉÂTRE & CO
Il suffit d’évoquer Saint-Exupéry pour que « le Petit Prince » surgisse de l’enfance. Qui ne connaît pas ce petit être délicat qui cherche à comprendre la vie ? Que vous ayez grandi avec son message d’humanité ou pas, le biopic théâtral « Saint-Exupéry, le mystère de l’aviateur » vous transportera littéralement dans sa vie d’homme engagé, lettré et aventurier, passionné par l’aviation et son pays. Créée au théâtre des Béliers à Avignon durant le festival Off, la nouvelle pièce d’Arthur Jugnot et Flavie Péan s’installe enfin au théâtre du Splendid jusqu’au 6 novembre. Quels que soient les qualificatifs élogieux employés, aucun ne peut donner l’exacte mesure des émotions suscitées par ce récit aussi beau que singulier qui relate la vie de ce héros ordinaire et le mystère qui entoure sa disparition en 1944 en mer Méditerranée. C’est comme cet effluve de madeleine – si chère à Proust – qui revient titiller nos tendres souvenirs, mais sous une forme inédite, plus complexe en sensations qui se combinent comme par magie. La magie est réelle, et on y croit. Nos cœurs d’enfant et d’adulte, unis dans l’instant, exultent de ravissement. L’écriture est taillée pour Saint-Exupéry, à la fois poétique et drôle. Les traits d’esprit succèdent aux émotions. La scénographie de Juliette Azzopardi et Jean-Benoît Thibaud est époustouflante d’imagination, créant un livre ouvert enchanté. Les six comédiens, dont certains campent plusieurs rôles, sont d’une justesse inouïe. Quant à la mise en scène d’Arthur Jugnot, elle est méticuleuse, dynamique, inventive. Si Saint-Exupéry est bel et bien revenu parmi nous, ce n’est pas l’œuvre d’un mystère, mais du talent !

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