« Rien n’est écrit », Sandrine Catalan-Massé

Extrait (pages 106-107)
« L’enfant a ouvert la « boîte des mots qu’on ne peut pas dire », celle dans laquelle on avait pour habitude de glisser des petits bouts de papier sur lesquels étaient emprisonnés les jurons qu’on avait eu le malheur de prononcer, aussi bien Joseph, Raphaël, Louise et Filipa que moi. Aujourd’hui, Joseph a éparpillé à terre les morceaux de papier recouverts de nos gros mots. Il a aussi ouvert les portes de mon immense dressing, et caresse doucement la manche à sequins d’une de mes robes suspendues dans la penderie. Son sourire est tout à coup revenu sur son visage. Joseph enfile à présent mes talons hauts et commence à contempler sa silhouette dans le miroir fixé à la porte. »

« Rien n’est écrit », Sandrine Catalan-Massé

Avis de PrestaPlume ♥♥♥♥

Si vous étiez parent et qu’il vous restait peu de temps à vivre, que feriez-vous ? Dans son deuxième roman, Sandrine Catalan-Massé s’est posé la question et y répond avec délicatesse, sensibilité et drôlerie. « Rien n’est écrit », paru cet été en version poche, aborde le sujet douloureux de la perte, de la peur de ne plus exister, de la tristesse de laisser une vie inachevée et des proches aimés. L’auteure a réussi à transcender la pesanteur de ce thème en créant un univers fantastique, à la frontière entre réel et irréel. Un entre-deux où le lien mère-fils peut perdurer par la force de cet amour fusionnel qui les unissait. Ne concevant pas l’idée de ne pouvoir lui transmettre ses valeurs, Daisy planifie l’après pour son fils qui devra grandir sans elle. Dans une sorte de pied de nez à la mort, elle écrit de son vivant cinq lettres qui lui seront remises à des anniversaires charnières, jusqu’à ses 25 ans. L’âge de l’autonomie ? Au-delà du cheminement vers le deuil de ceux qui restent et de cette nécessaire résilience pour affronter les durs lendemains, l’auteure touche à la corde sensible de l’éducation et de nos propres projections sur nos enfants. Qu’elles soient conscientes ou inconscientes.

Résumé

Daisy est une femme comblée. Elle est une actrice talentueuse et aimée du public. Elle décide de revenir aux sources, loin de Paris. Ce sera Montpellier. Là, elle compte bien consacrer plus de temps à son mari Raphaël et à son fils Joseph. Elle a même convaincu la gouvernante, Filipa, de les suivre, avec sa fille Louise qui est presque une sœur pour Joseph. Alors que la famille vit au rythme des tournages, des soirées en bord de mer et des jeux dans le sable, Daisy apprend qu’un cancer la ronge. Forte de l’amour de ses proches, elle est persuadée de vaincre la maladie… Mais subsiste le doute. Et si elle ne survivait pas, qu’adviendrait-il de Joseph ? Comment assurer son bonheur ? Elle y pense constamment, plus encore qu’au cancer. Puisque l’après ne peut exister sans elle, elle prend la plume pour rédiger cinq lettres qui devront lui être remises le jour de son anniversaire, à des étapes importantes de sa vie. Chacune de cette missive d’outre-tombe confie à Joseph une mission qu’il devra remplir pour expérimenter les valeurs considérées comme essentielles par sa mère. Une sorte de rite initiatique, édicté post mortem.

Pour approfondir

 Le Roman « Rien n’est écrit » est avant tout une lumineuse et tendre histoire sur l’amour maternel. Le ton oscille entre légèreté et profondeur. Daisy est aussi touchante que drôle, car apprendre à être un fantôme n’est pas une mince affaire. Le père reste effacé derrière cet amour qui fait bloc, mais il n’en est pas moins un roc, certes « peu visible », mais réel sur lequel le fils peut s’appuyer. Sandrine Catalan-Massé fait évoluer ses personnages sur cette ligne de crête, entre gravité et cocasserie, entre drame et comédie. Cette union narrative apporte un souffle nécessaire aux soubresauts des sentiments. Mue par la volonté d’achever sa mission axiologique, Daisy ne va-t-elle pas un peu trop loin ? Ce rappel à la mort régulier n’est-il pas un frein au deuil ? L’auteure nous en montre, de manière édifiante, les effets psychologiques néfastes, notamment sur le développement équilibré de l’enfant. Un enfant qui, une fois adulte, ne peut guérir de la tristesse. Quand l’amour se fait chaîne – même venant d’un fantôme  ! –, les bonnes intentions cristallisent la perte. En acceptant sa propre disparition, Daisy libérera Joseph de son emprise affective. Elle aura enfin compris que rien ne peut être écrit.

Nathalie Gendreau

Mon Poche, 10 juin 2021, 328 pages, à 8,20 euros.

1 réflexion au sujet de « « Rien n’est écrit », Sandrine Catalan-Massé »

  1. Un roman de plus, un roman banal ? Il semble que non car cette réflexion sur la mort alors que l’on estime être encore nécessaire à sa famille est un sentiment qui, je crois, est éprouvé par une majorité d’hommes et de femmes.
    Sandrine Catalan-Massé revisite donc un scenario cent fois joué… mais son idée des cinq lettres est intéressante car elle pourrait inspirer ceux qui ont du mal à exprimer leurs sentiments oralement et face à face.
    Son point de vue sur l’éducation est d’actualité car on commence à prendre enfin conscience que c’est l’élément essentiel qui conditionne en grande partie la réussite de la vie de chacun et par conséquent celle de tous.

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