« Un cadeau particulier », où la réjouissance des sentiments

THÉÂTRE & CO 

Avis de PrestaPlume  ♥♥♥

Critique éclair

À l’image de l’excellent huis clos de « Fausse note » de Didier Caron, « Un cadeau particulier », au Théâtre Funambule Montmartre, détricote les vies pour les mettre en perspective sur la base d’un fait nouveau. Pour « Fausse note », c’était un violon qui renfermait à lui seul la symbolique du malheur. Pour « Un cadeau particulier », c’est un livre. Et pas des moindres. Le seul qu’on ne puisse lire sans le sentiment de commettre une faute historique impardonnable. Le simple fait de l’acheter est à lui seul une ignominie. Alors, quand Gilles, le meilleur ami d’Éric, lui fait ce présent pour ses cinquante ans, c’est un cataclysme qui vient bousculer la relation de confiance et la remet en question, pour ne pas dire la soumet à la question  : pourquoi Gilles lui a-t-il offert un tel livre ? Que doit-il en déduire ? L’image qu’Éric renvoie est-elle aussi horrible qu’il faille un objet de l’horreur pour le lui faire comprendre ? Avec « Un cadeau particulier », Didier Caron propose une nouvelle pièce d’une intensité réjouissante, qu’une mise en scène nerveuse, en collaboration avec Karina Marimon, dynamite. Caustiques et finement pensés, les dialogues alternent entre gravité et humour, où le caractère des personnages (Didier Caron, Bénédicte Bailby et Christophe Corsand) se dévoile par gradation, où chacun apporte son lot de révélations redistribuant ainsi les cartes de l’avenir.

Résumé

Éric fête ses cinquante ans dans l’intimité, il ne goûte guère les grandes effusions. Sabine, l’épouse dévouée, lui a préparé un dîner d’anniversaire en conviant Gilles, son meilleur ami et associé. Il y a plus de trente ans, ils ont monté une start-up qui fonctionne très bien  : « Senior Love », un site de rencontres pour seniors. Avant de passer à table, où un coq au vin les attend, Éric propose de couper court à l’insupportable suspense du déballage des cadeaux, dont il sait d’avance qu’il n’appréciera pas. Gilles est un livre ouvert sur ses émotions et ses intentions, il n’a aucun attrait pour l’originalité ou l’imprévu. Sauf que là, pour la grande occasion, Gilles a pris conseil auprès d’un ami professeur d’histoire qui lui a trouvé un livre rare et remarquable dans son originalité  : « Mein Kampf » ! Pour lui, cet ouvrage hautement polémique conviendrait parfaitement à la description qui lui a été faite de l’ami en question ! En cela, il aura raison, le livre a un effet explosif  : Éric manque de s’étrangler, il éructe et vitupère contre Gilles. Sabine tente bien de temporiser, non sans oser évoquer des similitudes de comportement entre le Führer et lui. Loin d’apaiser les tensions, la comparaison a le don d’embraser de nouveau sa colère indignée. Éric est éberlué par l’image qu’il renvoie auprès de son ami de toujours, mais aussi de son personnel qui a applaudi le choix du cadeau, et même de sa femme qui se plaint de sa propension à être un tyran domestique.

Pour approfondir

Pourquoi choisit-on tel ou tel cadeau ? Doit-on voir dans un présent un message subliminal ? Quelle image renvoie-t-on de nous ? Tel est l’argument pluriel de cette pièce, émotionnellement dérangeant par ce qu’il soulève comme questions. Les vraies, celles qu’on n’ose aborder dans son couple, dans son foyer, dans sa famille, avec ses amis… de peur de blesser, voire de se fâcher. Au-delà, il y a aussi la question sur le devoir ou l’intérêt de lire ou pas l’ignoble brûlot antisémite d’Hitler. Doit-on le rééditer pour ne pas oublier et informer les jeunes générations ? Ou, au contraire, l’ensevelir dans l’oubli pour ne pas risquer de promouvoir indirectement un combat antisémite qui passe par l’extermination d’un peuple ? Si le sujet n’est pas tranché, il sera débattu âprement par chacun des personnages.

Didier Caron, Bénédicte Bailby et Christophe Corsand interprètent leur partition avec vigueur et jubilation. Ils donnent à ressentir les émois en éventail de leur personnage, chacun en correspondance avec sa nature profonde et l’évolution qui s’opère en lui grâce à la libération de la parole. Didier Caron dans la posture d’un bourru-qui-cache-très-bien-sa-sensibilité ; Christophe Corsand dans la transformation d’un ami gauche et indécis en homme qui assume ses désirs ; et Bénédicte Bailby dans une position en déséquilibre constant entre l’accusation et la justification. Quant à la mise en scène de Didier Caron et Karina Marimon, elle pulse avec précision et laisse des temps de respiration indispensable à la naissance des émotions. L’auteur et comédien Didier Caron, une fois encore, nous ravit avec cette pièce porteuse de sens sous l’angle du comique. « Un cadeau particulier », à l’instar de la pièce « Le Prénom » (2020), suscite autant de réflexions que de rires. On espère pour lui que le succès sera aussi grand.

Nathalie Gendreau
©Franck Harscouet


Distribution

Avec : Didier Caron, Christophe Corsand, Bénédicte Bailby 

Créateurs

Auteur : Didier Caron
Mise en scène :
Didier Caron, Karina Marimon

Production Le Funambule & Des Histoires de Théâtre.

Du mercredi au samedi, à 19 heures ou 21 heures par alternance, les dimanches à 18 heures, jusqu’au 3 janvier 2021.

Au théâtre Funambule-Montmartre, 53, rue des Saules, Paris XVIIIe.

Durée : 1 h 25

1 réflexion au sujet de « « Un cadeau particulier », où la réjouissance des sentiments »

  1. Que ce soit à travers les livres ou les pièces de théâtre comme aujourd’hui, Nathalie Gendreau a l’art de nous inciter à pratiquer la « gymnastique des neurones ». A la lecture de sa critique j’ai bien sûr pensé à la pièce « Le Prénom » qui a connu un grand succès mérité. Elle note cette « filiation d’idée » à la fin de son texte. La source est d’ailleurs la même puisqu’elle nous précipite dans le 3ème Reich et le sinistre combat de son meneur. Mais il semble bien que la source se transforme en rivière pour s’épanouir finalement en une cascade de réflexions ponctuées de rires. Le théâtre et l’humour comme exorcisme ? Bonne idée…

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