“Intra Muros”, ou la traversée des émotions

 

THÉÂTRE & CO 

 

Avis de PrestaPlume ♥♥♥♥♥

 

Quatrième pièce d’Alexis Michalik, « Intra Muros » concentre son action en milieu carcéral, dans une centrale, où la rage et la prostration sont les ultimes défenses contre un mal plus grand qui ronge de l’intérieur. Et que le temps « libre » qui s’étire en vain accentue. Jusqu’au 28 février 2019, le théâtre de la Pépinière revêt les atours spartiates d’une prison réservée aux condamnés les plus dangereux et effectuant de longues peines. Par une construction ingénieuse en tiroirs, le scénario déverrouille les portes du voyage intemporel pour que s’échappent des souvenirs cadenassés, en souffrance. C’est ainsi que se rencontrent, se confrontent, s’enchâssent et se raccommodent, dans le verbe et le jeu de rôles, cinq existences. Si avec « Edmond » – pièce de tous les superlatifs sur la genèse de Cyrano – Alexis Michalik avait tenu en haleine le public avec sa vingtaine de comédiens, ses talents de conteur et de metteur en scène se répercutent en onde de choc avec « Intra Muros » qui se coule dans la même veine talentueuse et originale tout en se différenciant par un récit à rebondissements au thème difficile et intimiste.

Richard (Nicolas Martinez) est professeur de théâtre, orphelin de projets et désœuvré depuis son divorce avec sa femme Jeanne (Élisabeth Ventura). Alors qu’il tourne en rond, la chance lui sourit à nouveau. Ce n’est pas la chance d’une vie, mais faute de mieux… Une jeune assistante sociale (Alice de Lencquesaing), qui adore son travail de metteur en scène, lui propose de donner des cours à des prisonniers à la centrale de Nevers, où elle vient d’embaucher. Richard demande à Jeanne de l’accompagner. C’est une belle excuse, sous des abords professionnels, pour la revoir. Seulement, alors que l’assistante sociale pensait réunir une quinzaine de détenus, seuls deux se présentent. L’un semble motivé, il s’appelle Kévin (Christopher Bayemi). Ce jeune de banlieue, désaxé, à la violence incontrôlable, souhaite se réinsérer pour réduire sa peine. L’autre s’appelle Ange (Joël Zaffarano) ; c’est un corse farouche et taiseux d’une cinquantaine d’années qui purge la peine maximale pour avoir tué son ex-amie et le conjoint de celle-ci. Le temps n’efface pas sa faute, il l’installe dans une douleur muette et imperméable. Ce cours de théâtre ne l’inspire pas, il n’est là que pour soutenir son compagnon de cellule qui semble y tenir. C’est donc en petit comité, à mine patibulaire et inquiétante, que Richard va tenter de remplir les exigences de son contrat, et surtout les recommandations de l’assistante sociale qui porte ce projet à bout de bras ouverts.

À l’appui des mots aux répercussions sans limites, Intra Muros transporte le public dans l’univers carcéral, le projette dans la violence, lui raconte le temps libre qui rend fou ou bien philosophe, et aussi les tentatives de sociabilisation des prisonniers enfermés doublement dans leur haine ou la fatalité silencieuse. Ce n’est pas tant les conditions d’incarcération qui intéresse l’auteur que la notion du temps, du temps qui passe, du temps perdu, du temps volé, du temps qui aurait pu être autrement si… Mais aussi et surtout du temps multiple qui accueille les souvenirs qu’un cours de théâtre va déclencher. À la faveur d’un inversement de rôle, où Kévin devient Ange et Ange devient Kevin, Richard les amène à imaginer ce qu’est l’autre en se coulant dans sa personnalité. Puis, peu à peu, chacun doit se raconter, évoquer un souvenir heureux de son enfance. Alors, les deux détenus, soutenus par les trois autres personnages, rejouent au passé triste et aux lendemains qui déchantent, évacuant le trop-plein d’émotions et de ressentiment.

À l’aide d’une scénographie sobre, évoquant l’insignifiance d’une vie ramenée au dénuement émotionnel, l’histoire se met en résonnance du propos intimiste et donne les clés, non pas de la liberté, mais de compréhension. Chaque personnage se projette dans sa propre histoire, la partage sur la table des enjeux personnels et communs. L’atelier théâtre en milieu carcéral n’est pas un thème original, mais Intra Muros se distingue par cette volonté de partage d’une grande humanité. Les détenus ne sont pas les seuls bénéficiaires du jeu de rôle, de cette si attendue libéralisation de la parole pour s’affranchir d’un passé compliqué et repartir du bon pied. Avec Alexis Michalik, les personnages interagissent, donnent d’eux-mêmes pour le profit de l’autre, pour lui ouvrir une fenêtre d’espoir.

La pièce d’Alexis Michalik est percutante, elle transcende la violence, l’amadoue avec subtilité et nuance. L’invitation à ce voyage immobile qui propulse dans la réalité de ces vies bousculées est irrésistible. Il suffit de se laisser happer. Tout d’abord par la musique de Raphaël Bancou qui rythme les voyages personnels et bruite les retours au présent, une réalité où résonnent le glas des serrures automatiques. Ensuite par une mise en scène aérienne, qui fait défiler les époques pour les enraciner dans la mémoire du groupe et des spectateurs. Par une étonnante facilité, l’auteur fait accoucher ses personnages de leur souffrance dans ce présent imparfait qui balbutie des promesses plus que parfaites. Car cette intimité mise à nue vient bousculer les certitudes, donner une seconde chance aux non-dits et, pourquoi pas, expérimenter une libération inédite, celle de son histoire personnelle, mais en relation avec l’autre ! Les comédiens sont incroyable de réalisme et de générosité. Dans ce huis clos, tantôt étouffant, tantôt ébouriffant, l’émotion est un fidèle compagnon qui vous fait voyager, de l’empathie à l’attendrissement, de l’angoisse à la surprise. Laissez-vous guider, les yeux fermés, dans l’univers d’Intra Muros qui vous offre avec la clé des champs scénique la clé des âmes réconciliées.

Nathalie Gendreau

©Alejandro Guerrero



 

« Intra Muros »
 

 

Distribution

 

Avec en alternance : Jeanne Arènes, Christopher Bayemi, Bernard Blancan, Sophie de Fürst, Alice de Lencquesaing, Paul Jeanson, Elisabeth Ventura, Nicolas Martinez, Fayçal Safi, Joël Zaffarano et les musiciens Raphaël Bancou, Sylvain Briat, Raphäel Charpentier et Mathias Louis.

 

Créateurs

 

Auteur et metteur en scène : Alexis Michalik

 

Du mardi au samedi à  21 heures et le samedi à 16 heures, jusqu’au 28 février 2019.

Relâches exceptionnelles les 8, 9, 10, 15 et 17 novembre 2018, ainsi que les 10, 11 et 12 janvier 2019.

 

Au théâtre de La Pépinière, 7 rue Louis Le Grand, Paris 75002.

 

Durée : 1 h 45.

 

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