Sophie Barjac au pays des métamorphoses

 

PORTRAIT PASSION

par Nathalie Gendreau

 

Films cultes qui ont propulsé Sophie Barjac au-devant de la renommée, “À nous les petites Anglaises” et “L’Hôtel de la plage” ont marqué la carrière de l’actrice. Il en est un autre qui n’a jamais été distribué en France, mais qui l’a fait connaître à l’international. C’est le film comédie musicale “Alice”, tiré du conte de Lewis Caroll, où elle jouait le rôle titre. Tourné à Varsovie, en 1980, à la veille de l’avènement de Solidarnosc, le film a connu un tel retentissement qu’il est devenu un classique en Pologne. Trois décennies plus tard, alors qu’une comédie musicale “Alice” se monte en Pologne, le film est disponible en édition DVD SteelBook en 500 exemplaires, enrichi de bonus expliquant les conditions particulières du tournage. Une formidable expérience initiatique qui a fait grandir la jeune Sophie, alors âgée de 22 ans.

 

 

C’est un inédit. Un inédit vieux de trente-six ans ! Une frustration pour Sophie Barjac qui est désormais exorcisée. Depuis le 20 juin 2016, Alice”, film comédie musicale tiré du conte Alice au pays des merveilles” de Lewis Caroll, est enfin disponible en France en édition DVD SteelBook (voir encadré). Pour des raisons encore obscures pour l’actrice, le film n’avait pas été distribué en France au moment de sa sortie en 1982. Peut-être faut-il voir une explication plausible dans l’absence d’investissement français dans le film co-produit par l’Allemagne, la Belgique, l’Angleterre, les États-Unis et la Pologne.

Quoi qu’il en soit, aujourd’hui, la maison de production CVS est bien inspirée de susciter la curiosité en éditant un DVD de cette comédie musicale à la distribution internationale, dont les deux premiers rôles sont français, qui ravive les souvenirs d’une époque révolue. Cette diffusion (pour l’instant limitée à 500 exemplaires et exclusivement sur le site Shop CoolCat) coïncide d’ailleurs avec la préparation de la comédie musicale Alice”, à l’initiative de Henri Seroka et Jacek Bromski, le compositeur des musiques et le réalisateur de l’époque, qui se jouera sur les scènes polonaises. « Alice a un été un énorme succès en Pologne, à tel point qu’il est devenu un classique, souligne Sophie Barjac. Je suis ravie que ce DVD sorte enfin, mais c’est dommage que ce soit si tard et que Jean-Pierre Cassel ne puisse le voir. »Soirée

Jean-Pierre Cassel devait fêter ses cinquante ans sur le tournage, Sophie Barjac en avait vingt-deux. L’actrice était déjà connue en Europe lorsque les producteurs lui ont proposé le rôle titre. Plusieurs raisons ont présidé à ce choix : une blondeur divine, le teint lumineux et diaphane, le sourire d’une fraîcheur candide, le regard au bleu solaire. Et, derrière ces yeux, toute la fougue légère et innocente d’une jeune fille qui n’aspire qu’à apprendre la vie… Tout comme l’héroïne du conte. Elle incarnait donc une Alice idéale pour les réalisateurs polonais, Jerzy Gruza et Jacek Bromski.

D’autant plus idéale qu’à l’instar d’Alice, Sophie allait traverser le miroir, symbolisé par le rideau de fer, la projetant en Pologne où elle passera trois mois de tournage merveilleux et troublant à la fois, tel un voyage initiatique alternant les moments de liesse et les tensions exacerbées. Elle allait le vivre dans des conditions ubuesques, sous la surveillance omniprésente du KGB. Ainsi, tout manquait. Le tissu pour élaborer les costumes, la pellicule, les produits les plus essentiels. Les scènes changeaient sans cesse. Des acteurs disparaissaient, puis réapparaissaient. La gravité planait dans les studios de cinéma Poltel et rôdait dans les larges couloirs de l’hôtel Europesjki. « J’avais l’impression de rêver, confie-t-elle. J’étais Alice, car tout était nouveau pour moi, comme pour Alice. Je me suis juste coulée dans le personnage. »

MimesPour Sophie Barjac, c’était le choc culturel. « C’était tellement décalé avec ma réalité. J’avais 22 ans et je n’étais pas éveillée au monde, comme peuvent l’être les jeunes d’aujourd’hui. Je savais que la violence et les guerres existaient, j’y étais sensible, mais au travers de la TV c’était irréel. » Elle était tout aussi révoltée par l’oppression injuste infligée aux Polonais. Elle se souvient d’avoir bravé l’un des hommes du KGB qui les chaperonnaient, se mêlant de tout, même de direction d’acteurs. « Il y a eu cette scène surréaliste où Alice se retrouvait dans un asile avec une troupe de mimes polonais, relève-t-elle, l’émotion encore vivace. Je devais pleurer, je n’y arrivais pas. C’était très tard, nous étions tous si fatigués. Ce géant à la carrure impressionnante s’est planté devant moi et m’a ordonné de pleurer. J’ai levé la tête et je lui ai répondu d’un ton ferme “You wait !” (Attendez !) J’ai alors vu la mine ahurie de ces mimes qui enviaient ma liberté de ton. »dansefinale

Une vraie complicité s’était instaurée entre les Polonais et les acteurs étrangers. Par gentillesse, l’interprète attachée à Sophie Barjac a travaillé deux mois de plus, parce que le tournage avait pris du retard. Elle savait pourtant qu’elle ne serait pas payée. Autre moment de grâce, cet assistant-cameraman qui s’est agenouillé devant Sophie et lui a baisé la main, par reconnaissance. Il avait soufflé pendant ce tournage en Pologne un vent de résistance, qui curieusement coïncidait avec le mouvement naissant de Solidarnosc. « L’interprète, avec laquelle je discutais beaucoup de leurs conditions de vie, m’avait glissé qu’il se préparait quelque chose à Gdansk », témoigne l’actrice.

Si ce tournage inoubliable a transformé sa vision du monde, il l’a aussi poussée à se dépasser. Comme “Alice”  était une comédie musicale librement adaptée, Sophie devait savoir danser. « J’ai pris des cours de danse avec deux grands chorégraphes en Angleterre, David Toguri et Noël Sheldon, explique Sophie Barjac. C’était formidable ! En revanche, j’ai dû apprendre mon rôle sans coach, et les répliques étaient en anglais. Quant aux chansons, j’ai un immense regret de n’avoir pu les chanter. Les paroles (de Jack Bromski.) et la musique (de Henri Seroka) sont sublimes. J’avais la tessiture pour ! Seulement, trois mois auparavant, la grande chanteuse pop écossaise Lulu les avaient enregistrées dans un studio londonien. »

Encadré AliceLe rêve de Sophie, trente-six ans plus tard, est de les reprendre. Réaliser un album avec les chansons de cette comédie musicale serait une sorte de boucle qui se referme, enfin, venant effacer cette grande déception d’avoir dû chanter en play-back, monnaie courante dans les années 80. Il y a ce sentiment d’inachevé qu’elle aimerait gommer. Un devoir, peut-être, aussi. Mais certainement une reconnaissance envers toute l’équipe du tournage et les réalisateurs qui lui ont permis de vivre une expérience unique.

En 1989, Sophie Barjac repasse de l’autre côté du miroir pour une autre grande aventure. La jolie et talentueuse berrichonne qui a grandi en Belgique part conquérir Vancouver. Et c’est tout le Canada et les États-Unis qui l’adopte, en suivant la série télévisée franco-américano-canadienne de 78 épisodes de 26 minutes de “Bordertown” (“Les deux font la loi” en français), où elle jouait en anglais le rôle du Dr Marie Dumont que deux hommes se disputaient. Un vrai triomphe, une notoriété plus grande à l’international… dont les Français, encore une fois, n’ont pu bénéficier pleinement. « C’était dû au format, soupire l’actrice, ayant appris le fatalisme philosophe. Quelques épisodes ont été diffusés dans les années 90, mais à des tranches horaires de moindre écoute. »

À son retour du Canada, Sophie Barjac joue dans des films TV et séries télévisées, refusant de nombreux rôles au cinéma. En son absence, la libéralisation sexuelle s’était imposée. Le corps des femmes s’étalait sur la pellicule, soumettant leur nudité au regard des spectateurs. « J’aurais pu avoir une autre carrière si j’avais eu moins de pudeur », souligne l’actrice, encore meurtrie par sa première expérience lors du tournage de “Les jumeaux millénaires”. Le réalisateur Jean-Pierre Berckmans lui avait fait tourner des scènes nue. À l’époque, elle avait 15 ans et demi. « En visionnant le film, ma famille a été très choquée, confie-t-elle, encore exaspérée de ce besoin d’étalage gratuit qui perdure. C’est vraiment réduire l’art dramatique à peu de choses ! »

C’est pourquoi Sophie Barjac a mené sa carrière sur les planches. Le théâtre est une belle école de vie qu’elle ne manque jamais. « Au théâtre, je suis chez moi », affirme-t-elle, la sérénité rayonnante. À ce point d’ailleurs qu’elle s’est essayée avec bonheur à la mise en scène et au coaching de comédiens. Après la mise en scène de “Une histoire bousillée”, à l’Aktéon Théâtre, en 2007, Sophie Barjac a assuré pendant deux mois, de mai à juin 2016, le coaching “intérim” du spectacle monologue de Caroline LoebFrançoise par Sagan”, en remplacement d’Alex Lutz, pris par ses obligations pour la Cérémonie des Molières. « En fait, je suis rentrée dans ses pantoufles, précise-t-elle, ne cachant pas son admiration pour cet homme qu’elle considère comme talentueux et possédant une véritable intelligence de cœur.

Naturellement, Sophie Barjac rêve de rechausser ses propres pantoufles de metteuse en scène, déployant à son tour ses qualités de cœur au service d’un art qu’elle aimerait sans clivage public/privé, qui ne renfermerait pas les comédiens dans un répertoire et qui donnerait leur chance à tous. « Beaucoup de jeunes ont du talent, mais restent dans l’ombre… On ne fait pas ce métier seul, ajoute-t-elle, lucide sur cette renommée si capricieuse. En fait, c’est le regard de l’autre qui fait qu’on est formidable. » Après 42 ans de carrière, un parcours réfléchi et respectueux d’elle-même et des autres, Sophie Barjac peut sourire au malicieux destin qui, aujourd’hui, lui présente sur un plateau une “Alice/Sophie” enchantée par le Merveilleux des rencontres qui a présidé à tant de métamorphoses. 


 

 



 

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