« Lucrèce n’est pas une femme », Pascal Aquien

 

Extrait

Définir (se)
[masculin/féminin ; homme/femme]
L. n’aime pas les étiquettes. « Je ne définis plus les gens. » L. ajoute, à son sujet, ce qui s’apparente à un portrait en creux : « Je ne suis pas un garçon manqué, je suis une femme manquée. »
La définition n’en est pas moins chose difficile, même, ou surtout, quand on a affaire à l’évidence. L’évidence ? « J’ai du mal à définir un homme. Je ne peux pas dire,
C’est un homme. » D’où vient l’hésitation ? De l’incapacité à deviner les pratiques sexuelles. Qui seules, selon L., définissent le sujet, masculin du moins. « Une femme, c’est une femme. C’est aisé à définir. Qu’elle soit lesbienne ou prétendument normale, c’est une femme. » Rien de tel pour l’homme. »

 

Avis de PrestaPlume ♥♥♥

 

« Lucrèce n’est pas une femme« , de Pascal Aquien, paru à la jeune maison d’éditions les indés (Portrait Passion), est une biographie consacrée à un homme qui se sentait femme. Évoluant dans les cabarets comme artiste travesti, André se prénommait Lucrèce. Un prénom qu’il revêtait « naturellement » à la scène comme à la ville, et qu’il conserve encore précieusement aujourd’hui, alors âgé de 86 ans. Pour mettre en lumière cette vie de strass et de condition de transgenre assumée, aussi bien en tant qu’artiste qu’en tant que « femme manquée », l’auteur a opté pour un récit construit par mots clés  qui découpent la vie de Lucrèce en pièces de puzzle, invitant ainsi le lecteur à la reconstituer. Ce glossaire alphabétique et thématique, à la manière du « dictionnaire amoureux », est un astucieux procédé… si le lecteur décide de picorer les mots-clés au gré de sa curiosité. En linéaire, la lecture perd en fluidité.

Dans cette biographie, Pascal Aquien relate ses entretiens avec Lucrèce ou « L. », un face-à-face intéressant qui met en regard les personnalités. Tout en recueillant un témoignage poignant, il expose ses réflexions, ses interrogations et incompréhensions. Les dialogues qui s’y insèrent apportent de la vivacité et une intimité propre à susciter l’empathie. Une empathie qu’on aimerait éprouver tant l’histoire de cette « fille manquée » à la personnalité attachante et affirmée est singulière et dense. On y aborde son enfance triste auprès d’un beau-père alcoolique et d’une figure maternelle idolâtrée. On y dévoile son sentiment, né très tôt, d’être une femme qui aime les hommes et qui se sent artiste. On revient plusieurs fois sur sa nature transgenre et sur la façon dont elle l’a vécue et partagée, puis on s’attarde sur le regard des autres et son propre regard, sur la nécessité ou non de se faire opérer pour parfaire la transformation. On y apprend ses trois accidents graves qui l’ont éloigné(e) un temps des cabarets, son mariage arrangé, son divorce, etc. 

Pascal Aquien, professeur de littérature anglaise à La Sorbonne, a eu une merveilleuse idée de s’intéresser à la vie trépidante et émouvante de Lucrèce, une personnalité du monde des cabarets, là où elle se sentait pleinement en accord avec elle-même. Sa biographie a l’immense mérite de nous éclairer sur le métier de travesti et l’itinéraire d’un être entre-deux. Elle nous interroge sur ce « troisième genre » que Lucrèce appelle « neutre » et sur sa place dans une société où les mentalités évoluent lentement. Mais le parti pris de la narration de cette vie, à la fois extra et ordinaire, brouille l’intention et atténue la portée. Cet éclatement en fragments désincarne ce personnage haut en couleur et en fantaisie, et ouvre aussi une brèche à un sentiment de redite. Dommage… j’aurais aimé qu’on me raconte une histoire.

Éditions les indés, octobre 2016, 162 pages, 14,90 €.



 

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