« La fille à la voiture rouge », Philippe Vilain

 

Extrait

« Paris vous appartient quand on y roule la nuit avec la femme que l’on désire. Malgré tout, et pourquoi ne pas le dire, il m’arrivait de me sentir gauche à côté d’elle, cette gosse de riche, et j’avais dû, ces jours-là, vaincre un sentiment de gêne non seulement à la pensée du décalage qui existait entre nos deux genres de vie mais aussi à la pensée du jugement de mon entourage, de ce qu’on pouvait dire au sujet de cette fille minijupée, trop jeune pour moi, avec laquelle on me voyait, et que l’on devait prendre, je ne l’ignorais pas, pour une escort girl, si j’en crois l’insinuation blessante que m’avait faite un proche : « Dis donc, tu ne te refuses rien, l’écrivain ! Elle sort d’où la fille à la voiture rouge ?« 

 

Avis de PrestaPlume ♥♥♥♥

 

Fidèle à son rythme d’alternance roman/essai, après « La littérature sans idéal », Philippe Vilain revient en cette rentrée littéraire avec « La fille à la voiture rouge« . Ce récit relate une relation amoureuse singulière, qui se construit sur un énorme mensonge. Un mensonge si improbable que la fiction n’aurait osé l’inventer. Mais voilà, ce mensonge-là, qui flirte avec la démesure, est vrai ! Tout le talent de l’auteur est de nous le rendre réel et crédible. Pour y parvenir, il décrypte avec nuance les plus infimes ressorts de cet amour, intense et mortifère, qui a dévié des sentiers balisés. Son narrateur veut comprendre comment il en est arrivé à avaler une couleuvre aussi voyante, lui l’écrivain fin observateur, l’analyste rigoureux des sentiments, le maître ès amour sans engagement. Les réponses ne sont jamais bien loin de l’enfance et de ses blessures.

L’étudiante Emma Parker subjugue le narrateur par son charme, sa jeunesse, son insouciance, son insolence aussi… et son adoration pour le rouge. Alors que leur relation s’installe, elle lui avoue qu’elle est en sursis. Un hématome au cerveau la suspend à une mort foudroyante. Alors le regard de l’amant sur sa jeune maîtresse se mue en une attention de père protecteur. Celle qui aimerait écrire un roman s’invente ainsi un personnage, une autre vie. Elle tente par les artifices du mensonge de s’attacher davantage cet homme de dix-neuf ans son aîné, un taiseux fâché avec la spontanéité. Tout l’opposé de son tempérament volubile. Peu à peu, cette histoire d’amour en danger de mort phagocyte toutes les pensées du narrateur, jusqu’à son envie d’écrire, et finit par le faire vibrer au diapason émotionnel de celle qui va devenir sa fiancée. Un comble pour le narrateur qui fuit l’engagement amoureux par peur de perdre sa liberté… une liberté malgré tout enchaînée à l’amour.

En explorateur de la conscience amoureuse, Philippe Vilain livre un récit intimiste fascinant qui étire le temps de l’amour et du mensonge. Ce ralentissement lui donne l’aisance nécessaire pour sonder la profondeur de l’anodin. À la fois légère et intense, son écriture honore les petits riens du quotidien et élève l’ordinaire au rang d’extraordinaire. Par sa narration du passé, Philippe Vilain projette le lecteur à ses côtés pour mieux lui souffler les tenants de sa candeur. Alors que sa relation avec Emma se consume dans l’urgence, il sacralise chaque instant subtilisé au passé, à une mémoire qui peut sombrer dans le chagrin et l’incompréhension. Grâce au ralenti sublimé de cette histoire d’amour qui refuse de mourir, le lecteur compatit, aime et déteste, espère et désespère, et s’interroge, en communion avec le narrateur, tant ses failles semblent universelles. L’aveuglement n’est-il pas le propre de l’amour ?

 

Editions, 23 août 2017, 252 pages, à 19 € version papier et 12,99 € en version numérique.



 

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