Évelyne Dress, sur les chemins de soi

 

PORTRAIT PASSION

par Nathalie Gendreau

 

Évelyne Dress est une femme blessée et néanmoins portée par un optimisme éloquent, débordant d’énergie et de passion. D’une naissance placée sous le signe du pittoresque à une carrière d’artiste prolifique, cette femme mal à l’aise avec ses origines juives poursuit une infatigable (en)quête sur ses ancêtres, accueillant les « synchronicités » comme autant de doigts pointés vers les chemins qui la ramènent à la porte de sa conscience. Les destinées maintes fois rejouées de ses cinq romans, dont le dernier « Les Chemins de Garwolin », sont des explorations qui l’incitent à descendre pas à pas cet escalier intérieur, en bas duquel elle aimerait trouver la clé du problème avec sa judéité. La question est : combien de romans faudra-t-il à Evelyne Dress pour arriver à la dernière marche ? Le lecteur égoïste qui aime les merveilleux voyages que l’auteure propose espérera secrètement qu’elle y parviendra… mais pas tout de suite !

 

Evelyne Dress
©Nathalie Gendreau

« Qu’est-ce que c’est d’être juif ? » ne cesse de s’interroger Évelyne Dress, notamment au travers de ses romans, dont le dernier, « Les chemins de Garwolin« . C’est la question qui peut occuper une vie entière. Elle a hanté celle de l’auteure qui, longtemps, a renié ses origines juives. Ne serait-on pas juif dans le regard de l’autre ? dit-on. « Si on ne nous le rappelait pas, on l’aurait oublié », affirme-t-elle, convaincue que si l’antisémitisme n’existait pas, il n’y aurait plus de juifs. « Depuis 1990, je descends l’escalier intérieur pour essayer de comprendre mon problème avec mes origines, ajoute la comédienne, qui confie avoir longtemps éprouvé de la honte d’être juive. Aujourd’hui encore, je ne peux entendre le mot « juif » sans pleurer ».

C’est en poussant la porte du Mémorial de la Shoah qu’Évelyne Dress s’est confrontée à son problème. Elle n’y était jamais allée. « J’ai cherché le nom de ma famille paternelle, “Dress”, raconte-t-elle. Je savais qu’une sœur de mon père, Sylvia, dont je porte aussi le prénom, était morte brûlée dans les camps. J’ai fini par retrouver son nom sur un microfilm et j’ai découvert que Sylvia s’appelait Ciwia. J’ai alors eu envie de la connaître. » Ce désir d’histoire familial l’a entraînée dans une véritable enquête généalogique et historique qui se déroulera sur les lieux du crime, en Pologne. Au fil des indices et des recherches, le puzzle de l’histoire se reconstitue et offre à Évelyne Dress sa propre histoire en l’éclairant de ses révélations. Le roman « Les chemins de Garwolin », lieu d’où sont parties ses investigations, a posé à ce moment-là son acte de naissance. (Lire la chronique.)

v_book_1596Évelyne Dress voit ses romans comme des poupées russes qui s’emboîtent. « Il y a toujours une phrase dans le dernier roman que j’écris qui me dit ce que je vais raconter dans le prochain », explique-t-elle, la passion à peine contenue. Ces romans seraient donc une saga non pas des personnages, mais de l’auteure, dans lesquels elle organise pour chaque tome un voyage d’études et d’investigations. « Je pars toujours sur les traces de mon héroïne pour vérifier dans les lieux comment je pourrais faire advenir mon histoire, précise-t-elle encore. Elle entreprend aussi un voyage immobile, où elle ausculte son mal d’être juive. Et quand elle parvient à écrire “exactement ce qu’elle a fouillé en elle », la douleur se transmue en joie. 

Plusieurs thèmes s’unissent pour traverser chacun de ses romans, comme la judéité et cette peur panique que le judaïsme suscite chez les autres. Un autre thème cher à l’auteure est la recherche du « Bachert », imposée par le Talmud, c’est-à-dire la quête de sa moitié d’âme, celle qui est prédestinée et qui doit être recherchée tout au long de sa vie. « Je suis une impie, confie-t-elle, car bien que ce soit une obligation de la trouver, je ne la cherche pas. Pour moi, l’autre est une béquille. » Le troisième thème est la continuité du précédent, c’est la destinée. L’auteure se dit toujours bouleversée par les histoires de destin. Dans « Les Tournesols de Jérusalem », il est symbolisé par le sosie catholique de l’héroïne qui est juive. Leur rencontre sur le pont du Rialto, à Venise, va l’entraîner vers une reconversion au catholicisme. Dans « Le rendez-vous de Rangoon », il se manifeste sous les traits d’un mutilé, victime d’une mine antipersonnel, que l’héroïne croise plusieurs fois lors de ses pérégrinations en Birmanie. « Dans les chemins de Garwolin », il se promène à vélo, en Pologne, sous la forme d’un homme hors d’âge qui se trouve au croisement des chemins entre réalité et fantastique, entre présent et passé, sans le moindre hasard.

capture-decran-2016-12-03-a-15-38-12Évelyne Dress ne croit pas au hasard, même heureux. Elle a été trop frappée et trop souvent par ses merveilleuses coïncidences appelées « synchronicités », c’est-à-dire deux événements qui surviennent sans cause à effet mais qui ont du sens pour la personne qui les perçoit, pour ne pas les remarquer. « Sur le chemin de Garwolin » est ponctuée de ces synchronicités que l’auteure a vécues. Un jour, elle était en Espagne, chez des amis, dans un endroit isolé, pour se reposer. Ayant lu les livres qu’elle avait apportés (« L’Alchimiste », « Le Petit Prince » et « Alice aux pays des merveilles »), elle s’est retrouvée fort dépourvue. Elle a alors éprouvé le désir de lire « Le Prophète », de Khalil Gibran, livre dans lequel elle n’avait pas réussi à se plonger jusqu’alors. Or, elle l’avait oublié. Elle l’a cherché à Cadix, en version française, sans résultat, jusqu’à une dernière librairie. Elle fouille dans les rayonnages, ses yeux tombent sur l’étagère du bas, celle des livres allemands. Elle se penche et en prend un au « hasard ». C’était le livre convoité et en français ! « Ma vie est faite que de synchronicités ! », conclut Évelyne Dress, les yeux pétillants.

Si la question de Dieu ou de la religion est omniprésente dans les livres d’Évelyne Dress, c’est peut-être dû aux événements rocambolesques et prédestinés de sa naissance. C’était l’été 1947. La famille Dress avait pris le train pour rejoindre la mer. À l’approche de Lyon, Madame Dress, qui était en état avancé de grossesse, a ressenti les premières contractions. Il y avait urgence. Monsieur Dress, homme timide et effacé, hésitait à tirer sur la sonnette d’alarme. « Retiens-toi ! », lui disait-il, paniqué. De fait, elle n’a pu se retenir et Évelyne est née, on pourrait l’imaginer, sous les applaudissements des voyageurs. Signe prémonitoire annonçant qu’elle deviendrait comédienne et que ces entrées en scène seraient très remarquées ? C’est ainsi que la nouvelle petite famille a été conduite à l’hôpital de l’Hôtel-Dieu de Lyon qui, à l’époque, était tenu par des religieuses. Quand les sœurs ont vu le bébé, elles se sont écriées en chœur : « Oh ! Quel beau bébé le Bon Dieu vous a donné, Madame ! » « C’est pour cela que je me suis toujours prise pour une fille de Dieu, se livre avec pudeur Évelyne Dress. Dans la vie, je me conduis de façon à ce que le Bon Dieu soit fier de moi. »

On comprend alors, à cette confidence, la quête mystique de l’auteure, ses interrogations sur le sens donné à sa vie et sur l’intériorité, sur le roman familial non dévoilé, sur les questionnements sur ses racines qui sont arrivés tardivement, près de quarante ans après la mort de son père adoré. « Les chemins de Garwolin » est la concrétisation de cette quête de savoir, démontrant que les enfants ne savent en définitive pas grand-chose, sinon rien, de la vie de leurs parents. « Lorsque les parents décèdent, on est doublement orphelin, observe-t-elle. On est orphelin de leur présence et de leur histoire. Par exemple, je n’avais pas noté que j’avais été conçue avant le mariage. C’est un ami avocat qui me l’a fait remarquer. Là, j’ai compris pourquoi ma mère, sur son lit de mort, m’a dit qu’elle avait été malheureuse à cause de moi. Enceinte hors mariage, elle avait été obligée de se marier avec un petit tailleur, ce qui ne coïncidait pas avec ses rêves de grandeur. Puis, j’ai enfin compris pourquoi elle m’avait donné le prénom d’une tante qu’elle détestait : Thérèse. » Prénom dont elle a baptisé l’une de ses héroïnes… Une manière créative d’en transcender la charge négative peut-être.encadre-rangoon

Que devait penser cette mère ambitieuse de la carrière d’artiste de sa fille ? Car le parcours est loin d’être anodin. Évelyne Dress est une comédienne retentissante et attendrissante dans « Et la tendresse ? Bordel ! » ou « La nuit de Varennes ». Elle a joué au théâtre, notamment « Le Quichotte » dans la Cour d’honneur du Festival d’Avignon avec Rufus. Elle se rêvait une carrière à la Franck Sinatra, c’est-à-dire une artiste sachant tout faire : danser, faire des claquettes, jouer… et pourquoi pas animer ? Cette envie de tout embrasser la pousse, en 1987, à animer une nouvelle émission sur France Télévisions avec Christian Barbier « Entrez sans frapper ». « J’ai accepté et tout a basculé, se remémore Évelyne Dress. À l’époque, quand on était comédien, c’était un crime de lèse-majesté de travailler pour la télévision. J’ai brouillé mon image pour le cinéma. »

Après cette expérience, Évelyne Dress s’octroie une année sabbatique. Elle se met à peindre du figuratif, des femmes nues et des religieuses, et là c’est la révélation, une sorte d’accouchement d’elle-même. « J’étais soudain le moteur de ma vie. J’avais la sensation de prendre réellement ma vie en main, raconte l’artiste aux envies créatives. Quand j’ai réussi à faire ressortir de la toile un pli de la robe d’une religieuse, sans avoir suivi de cours de peinture, j’ai été émue aux larmes. » Cette frénésie à peindre a duré deux ans, deux belles années où elle a pu exposer dans des galeries et remporter des prix, notamment une médaille d’argent à l’Académie internationale de Lutèce. En 1990, elle revient sur les planches avec « Le Boucher », tiré d’un livre d’Alina Reyes qu’elle a dévoré avec passion. « C’était un texte érotique, qui parlait de la vie, de la mort, et de sexe avec poésie et crudité, rappelle-t-elle. À cette époque, on n’avait pas encore écrit “Les monologues du Vagin”. Ce spectacle choquait. Aucun théâtre parisien ne voulait prendre la responsabilité du texte. J’ai donc monté ma compagnie et le spectacle avec Rufus. C’était très drôle… le personnage jouissait sur scène. »

Il devait être prédestiné qu’Évelyne Dress trouve en elle des ressorts assez puissants pour surmonter les obstacles qui n’ont cessé de se dresser sur sa route d’artiste foisonnante, aux idées originales et audacieuses. Il en a été de même pour son scénario de « Pas d’amour sans amour », qui n’a rencontré aucun producteur intéressé. Elle a alors créé sa société de production et tourné son film en 1993. Hélas, les sociétés de distribution n’ont pas joué le jeu. Peu de salles, donc peu d’entrées. En revanche, lorsque le film a été diffusé sur France 2, l’audimat a grimpé à plus de sept millions de téléspectateurs, battant de loin le score capture-decran-2016-12-03-a-16-08-45du match PSG/Guingamp sur TF1, et même le meilleur audimat de l’année de France 2. Après une projection privée intervenue quelques mois avant cette diffusion, un représentant des éditions Plon lui a proposé de transformer le scénario en roman, ce que la comédienne a fait. C’est alors que l’aventure de l’écriture a débuté.

L’écriture d’Évelyne Dress est fluide, recherchée, rythmée comme les balancements d’un trapèze, activité qu’elle a longtemps pratiquée, lui conférant un style reconnaissable. Malgré ce travail assidu et très documenté qui lui occasionne autant de douleur que de larmes de joie, Évelyne Dress se sent légitime à écrire même si elle reste suspecte en tant que romancière. « Mon image de comédienne est encore très forte », semble-t-elle regretter, puisqu’elle intervient en sa défaveur. Encore une comédienne qui se pique d’écriture, pourrait-on entendre des esprits fâcheux ! Gageons que le travail de l’auteure, qui a gagné ces dernières années le cœur d’un public friand de sa plume, finira par s’imposer dans le paysage littéraire au même titre que les auteurs déclarés comme tels. S’il fallait juger de la qualité d’un auteur à sa faculté d’emporter le lecteur dans son monde, Évelyne Dress se maintient dans le peloton de tête. Dans son dernier roman, « Les chemins de Garwolin », paru en octobre dernier aux éditions Glyphe, elle nous invite à nous asseoir à l’arrière de sa bicyclette qu’elle aime tant, et à parcourir avec elle les routes de Pologne, mais aussi et surtout à découvrir les chemins possibles d’une paix intérieure, sinon d’une poésie aventureuse.

Voyage qui va se poursuivre avec un autre roman qui est en chemin. Si la destination n’est pas encore révélée, les thèmes du judaïsme et du destin seront présents, ainsi que le protestantisme. « J’ai imaginé un récit dans un endroit du monde où l’histoire est improbable, annonce Évelyne Dress, un rien mutine. Quand je suis arrivée dans ce lieu isolé du monde, l’improbable est devenu probable. Ce que j’avais imaginé, qui est une invention pure, est la réalité, document historique à l’appui. » Encore une manifestation de la synchronicité ! Et dire qu’il faudra attendre deux ans pour découvrir ce futur roman ! Un tome de plus dans la saga Dress « Sur les chemins de soi ».

 


« Les chemins de Garwolin », octobre 2016, 280 pages, 18 €.
« Les Tournesols de Jérusalem », septembre 2016, 296 pages, 18 €.
« Le rendez-vous de Rangoon », septembre 2016, 320 pages, 18 €.



 

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