Critique de “Un grand serviteur”, Dimitris Sotakis (♥♥♥♥)

Temps de lecture : 3 min

Une atmosphère inquiétante, dérangeante

Lire Dimitris Sotakis revient à s’immerger dans un ailleurs étrange et intrigant, une conscience démultipliée qui s’égare dans un labyrinthe. Dans « Un grand serviteur » (éd. Intervalles), l’auteur file l’absurdité d’une relation toxique en miroir jusqu’à une fin… logique, même si décalée. La trame est un rapport de force entre deux hommes qui s’inverse. Le premier est un patron aisé qui se montre de plus en plus autoritaire et exigeant face à un serviteur qui coche toutes les cases de la perfection. Ce serviteur s’appelle Marios, il lui ressemble fortement, laissant supposer que les deux hommes sont frères. Il est soumis, discret, taiseux, reconnaissant même. Peu à peu, par peur, le premier délèguera des pans de sa vie au second. Dans un style vif et direct, Dimitris Sotakis crée dès les premières pages une atmosphère inquiétante, dérangeante. On s’attend à l’analyse introspective d’une soumission à un tiers maltraitant. Mais il y a plus, il y a mieux, il y a une permutation des situations jusqu’au-boutisme. Le glissement s’opère à petits traits, inexorables, implacables. Pour qui est la descente aux enfers ? Le lecteur doit se rendre à l’évidence  : sa déduction est prise à revers. Il doit reconnaître sa défaite face à une fin qui tranche net tout espoir. Quoi que… Et c’est là toute la jubilation de ce roman habilement construit.

L’inéluctable déchéance

Dépassé par le quotidien, l’homme d’affaires recrute Marios, l’assistant de son père qui vient de décéder. Ce serviteur fidèle avait pris la suite de sa mère après son décès. L’auteur laisse planer le doute sur leur lien de sang. On les imagine frères. Aussi effacé qu’efficace, Marios se rend vite indispensable, au point de déclencher chez son patron une colère aussi irrationnelle qu’obsessionnelle. Lorsque celui-ci doit rencontrer la femme avec laquelle il discute des heures sur le Net, l’angoisse est telle qu’il l’envoie en éclaireur. De défausse en défausse, il s’enfermera dans ce piège qu’il ne perçoit pas. Bien au contraire, il jubile de cette relation vécue par procuration. Ce bonheur éprouvé de se couler dans l’ombre d’un autre tout en étant convaincu d’être acteur de sa vie est un étau qu’il resserrera de lui-même. Il en éprouvera une joie suprême jusqu’à l’inéluctable déchéance.

Une écriture sobre et efficace

Par quels mystères un homme maltraitant, d’apparence sûr de lui, se mue-t-il en être soumis ? Des blessures intimes comme l’accumulation d’échecs amoureux sont-elles suffisantes pour pousser un être censé à se rétracter derrière des phobies soudaines ? Comment un esprit équilibré peut-il basculer dans une telle dénégation de soi ? L’écriture sobre et efficace de Dimitris Sotakis nous incline à croire à cette substitution identitaire, de prime abord délirante. Par la seule voix narrative de celui dont le nom est tu, le lecteur est le témoin impuissant du renversement psychologiquement sans pour autant disposer d’explications. La démesure du personnage rend perplexe, les changements brusques de son humeur déstabilisent, n’augurant rien de bon. On s’attend à tout, mais certainement pas à l’effacement de soi volontaire pour vivre plus intensément – et sans risques – une vie par procuration. Tout au long de sa chute, le personnage ne sait que l’embrasser avec bonheur. Plus il renonce, plus l’extase l’étreint. Le contraste entre l’irréel exalté et la réalité rapportée est si bien tissé que les ficelles et le patron narratif utilisés sont invisibles. Il pousse le lecteur à s’interroger sur les ressorts de la déchéance et la facilité avec laquelle un être peut s’échouer à côté de sa vie.

Nathalie Gendreau

Éditions Intervalles, 18 février 2021, 224 pages, 18 euros. Traduit du grec par Françoise Bienfait.

Ici, toutes mes critiques sur les ouvrages de la maison d’éditions Intervalles

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