« Une joie féroce », Sorj Chalandon

Extrait (page 46)
« Le jour où notre enfant a fermé les yeux, les nôtres ont cessé de briller. Matt ne m’a plus tenu la main. Ce n’était pas une punition, juste une évidence. Nos peaux n’avaient plus rien à se dire. Notre fils n’était plus, nous avions cessé d’être. J’avais encore besoin de lui, lui restait simplement avec moi. Nous marchions vers notre fin. »

(Sorj Chalandon)

Avis de PrestaPlume ♥♥♥♥♥

Sans la férocité, comment la joie pourrait-elle triompher de l’adversité ? Sans la férocité, ne s’inclinerait-elle pas devant la maladie  ? Quand celle-là a pour nom cancer, la joie doit sacrément s’accrocher à la férocité pour surmonter la défection autour de soi. Avec « Une joie féroce », paru chez Grasset, Sorj Chalandon nous gratifie d’un roman à la sensibilité cruelle, exacerbée, magnifiée. Aux premiers mots, il nous embarque avec une justesse bouleversante dans une histoire qui concentre les vérités de ces femmes atteintes d’un cancer dans le corps martyrisé de son héroïne, pour ensuite lui donner une dimension inattendue. Car « Une joie féroce » n’est pas qu’un énième livre sur cette maladie insidieuse et tueuse, il la sublime en offrant à Jeanne le pouvoir de reprendre en main sa vie. Choisir de commettre l’impensable, l’irréparable, par amitié, mais aussi par consolation. Seule consolation dans un monde inhospitalier, où même l’homme censé l’entourer bat en retraite, cachant sa couardise par l’encensement de la combattante qu’il a lui-même désarmée en lui retirant son amour. Il s’en lave les mains, ce n’est plus son histoire. C’est presque une histoire ancienne. Tout juste un souvenir qui précipite Jeanne dans la reconquête de son intégrité morale, et donc physique. C’est ça ou la lente descente vers la mort.

Résumé

Quand Jeanne apprend qu’elle a le cancer du sein, elle l’affronte seule. Matt, son mari, est occupé, il bosse dur, il a un emploi du temps de folie, et puis il n’aime pas trop les hôpitaux. Sa mère et sa sœur sont mortes du cancer. Et leur fils n’est plus qu’une ombre qui s’est faufilée entre eux dans leur lit glacé et leur complicité amoureuse. Cette perte qui les a éloignés l’un de l’autre a créé un fossé de silence et de souffrance. La maladie de Jeanne ne les rapprochera pas, elle en fera le cuisant constat. Heureusement, sur le chemin des soins, elle croise la route de Brigitte et de sa compagne Assia, ainsi que celle de Mélody. Elles lui ouvriront les bras en même temps que leur appartement. Par l’exemple, elles vont lui redonner la force de se battre et chercher en elle-même le courage et l’envie de se retrouver. La maladie qui couvait en elle et qu’un radiologue a révélée par un si banal « Il y a quelque chose » ne doit pas avoir le dernier mot. Alors Jeanne accepte de participer à un braquage, par solidarité pour Mélody qui a tant besoin d’argent pour payer la rançon de sa fille kidnappée par son père russe. Hautement dangereuse, mais terriblement excitante, la mission qu’elles se sont donnée les rendra à la vie. Un pied de nez au danger qu’elles ont choisi de taquiner. En osant risquer de vivre, Jeanne redevient maître de sa destinée. N’est-ce pas là le début de la guérison ?

Pour approfondir

« Une joie féroce » est un roman qui se lit d’une traite, avec fièvre et exaltation. Pas seulement pour l’histoire incroyable que l’auteur nous offre, mais pour la vie qui coule entre les lignes. C’est une ode à ce souffle divin, à cette joie primaire de le sentir en soi, à cette vitalité qui permet toutes les audaces, toutes les folies, toutes les démesures pour appréhender ses propres limites. De son vivant, les limites que l’on se fixe dressent un mur de verre entre nous et l’horizon. La maladie a ce pouvoir étrange et miraculeux de le faire voler en éclats, de faire croire à l’impossible pour oser le premier pas. Celui qui sauve. Cette joie retrouvée de la vie doit être combative et donc féroce pour raccorder l’être en souffrance à son essence suprême, unique et immortelle. En se mettant si bellement dans la peau d’une femme, Sorj Chalandon le dit si bien, si simplement, si férocement que l’on croit à la transfiguration de la bourgeoise bon chic bon genre en une délinquante au grand cœur qui parie sur des lendemains qui chantent. Du grand art !

Nathalie Gendreau

Éditions Grasset, 14 août 2019, 320 pages, à 20,90 euros en version papier et 14,99 euros en version numérique.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Pin It on Pinterest