« Une blouse serrée à la taille », Gérald Sibleyras

Extrait (page 89)
« On dit qu’Hitler est mort. On dit juste ça, Hitler est mort. C’est tout, sans aucun commentaire. Il a été le sujet de toutes les conversations, de toutes les passions, les foules ont clamé son nom, écouté ses discours, admiré son portrait et aujourd’hui, il est mort et c’est tout. Les commentaires on les réserve à Goebbels. Il s’est tué avec sa femme et ses six enfants. Les mères disent : quel salaud ! Il aurait pu les confier, on les aurait cachés ! »

« Une blouse serrée à la taille », Gérald Sibleyras

Avis de PrestaPlume – Coup de cœur

Parmi l’avalanche de titres en cette rentrée littéraire, « Une blouse serrée à la taille », aux éditions De Fallois, se distingue par son sujet et son traitement tout en délicatesse, en nuance, en profondeur et en intérêt historique. Son auteur, le dramaturge Gérald Sibleyras, nous offre en lecture l’histoire de sa mère, sous la forme d’un journal d’événements. Ses souvenirs s’étendent depuis la courte période précédant l’entrée dans la Seconde Guerre mondiale jusqu’à sa fuite de Berlin-Est, et son exil. Emma est Allemande, elle est née à Berlin en 1929. Elle était si fière de son pays qu’elle portait aux nues, comme tant d’Allemands ; encore enfant, elle a épousé le nazisme à défaut d’Hitler. Elle est entrée dans les Jeunesses hitlériennes comme en religion, et participera à l’effort de guerre, puis de résistance, puis de défaite. À l’entrée des troupes alliées – et notamment soviétiques –, dans la capitale, c’est une jolie adolescente au caractère volontaire. Pendant l’occupation militaire, elle comptera parmi ses femmes faméliques qui, les blouses serrées à la taille, courbant l’échine, brasseront les gravats d’une ville vaincue pour dégager les routes, comme autant de vies dévastées dont on ne sait plus quoi faire des morceaux volés en éclats. Le témoignage d’Emma est puissant dans son évocation, mais aussi dans sa sobriété. C’est un pan d’histoire outre-Rhin qui saisit au col sans lâcher prise.

Résumé

Des souvenirs, Emma en a à la pelle, de quoi remplir une remorque entière. Il y a bien sûr quelques souvenirs heureux, en famille, aux côtés de ses parents et de son frère, alors qu’elle observe avec son regard d’enfant la montée du nazisme auquel elle adhère avec cœur. Il y a aussi ces souvenirs que le temps ne peut alléger, que l’adulte garde au plus profond de soi, enfouis sous les ruines d’un passé. Emma évoque la déclaration de guerre, l’inquiétude pour ce frère engagé, les bombardements, la faim, puis la défaite et ses conséquences directes et concrètes avec l’entrée des Russes à Berlin. Leur mauvaise réputation les précédant, les mères cachaient leurs filles pour prévenir le viol qui se finissait souvent par un meurtre. L’occupation militaire puis la dictature communiste se sont ajoutées à celle du nazisme où il a bien fallu composer avec les nouvelles règles et les délateurs zélés. Une fois adulte, le tempérament impétueux d’Emma s’est mal accommodée à cette époque où la sécurité était menacée à la moindre observation contre le régime. Alors, il y a eu l’exil pour sauver sa peau, juste avant la fermeture des frontières, et ce sentiment de ne plus appartenir à un pays. Ni au pays d’adoption qui la verra toujours comme une Allemande ni au pays natal qui ne la reconnaissait plus comme un des siens. Broyée par l’histoire d’un pays vaincu, Emma gardera longtemps cette nostalgie d’un futur défiguré.

Pour approfondir

« Une blouse serrée à la taille » est un récit témoignage passionnant et émouvant sur l’appartenance viscérale à un pays qui, après avoir tenté d’asservir le monde, a chuté dans les abysses de l’horreur et de la honte. Le regard de cette petite fille notant les événements marquants dans sa vie d’enfant et d’adolescente est d’une acuité rare. Sans impudeur, ni larme ni rancœur, elle exprime ce qu’est le quotidien d’une jeune Berlinoise qui se fond dans la destinée d’un pays, de gré ou de force. On suit Emma avec intérêt et impatience. Au fil des années, on l’entend grandir dans ses propos et observations, et dans son obstination à s’ébrouer des bras oppressants du totalitarisme. L’auteur a magnifiquement retranscrit l’atmosphère délétère du totalitarisme et l’ambivalence des comportements, où s’affrontent en sous-marin lâcheté et courage, opportunisme et droiture. Le style est imprégné de cette pureté propre à l’enfance, dans sa capacité fascinante à dire simplement les choses qui dérangent, à poser des constats clairs, sans voile sur la réalité implacable. C’est un bel hommage que rend là Gérald Sibleyras à sa mère, récemment disparue. Un hommage qui, au-delà d’être familial, s’adresse à toutes les petites Emma d’hier et d’aujourd’hui qui vivent encore sous la tyrannie d’un pouvoir.

Nathalie Gendreau

Éditions De Fallois, 9 septembre 2020, 192 pages, à 18 euros en version papier.

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