“Un tout petit caillou”, Cendrine Varet

 

Extrait

“Alors, tu veux toujours savoir ce qu’il y avait dans le carton que le flic avait déposé sur mon lit ?
Ce petit flic au grand cœur avait l’envergure des héros des films de Clint Eastwood, sauf que là nous n’étions ni au cinéma, ni à la télé, ni dans un livre, nous étions dans la vie, la vraie vie, la mienne. Ma vie.
Nous étions dans une chambre d’hôpital, moi perché sur mes souvenirs, lui penché sur mon corps intact éclaté en mille morceaux. J’ai entendu une petite fille passer dans le couloir, enfiler son regard par la porte de ma chambre et repartir en courant comme une fugitive vers sa mère, et lui dire :
– T’as vu maman, à l’hôpital ils guérissent même des enfants qui n’ont rien !?
” (page 58)

 

Avis de PrestaPlume ♥♥♥♥

 

Une plume alerte pour Un tout petit caillou qui dévale avec légèreté le versant cœur du lecteur. Avec son premier roman, audacieux par son sujet, Cendrine Varet pénètre le monde de la vieillesse et de la fin de vie à pas déterminés, mais sans voyeurisme. Elle pousse pour nous la porte du quotidien d’une maison de retraite où le Petit Vieux vient d’être intégré. Il ne peut plus vivre seul, là-haut dans ses montagnes avec Alibi, son fidèle compagnon à quatre pattes. Mais il est bien connu que les animaux ne sont pas acceptés dans une MDR – entendre mort de rire pour maison de retraite –, comme l’appelle le Petit Vieux qui entremêle le plaisir de l’ironie et l’humeur bougonne avec l’acharnement de la survie. Comme pour retenir le fil de son existence solitaire qui s’effiloche malgré lui, décidé qu’il est à mener une lutte sans merci contre sa “tu meurs” au cerveau… au moins jusqu’à l’heure de sa mort, qu’il entend choisir, loin, là-haut, dans ses montagnes, avec son chien. Mais la partie est loin d’être gagnée : les cerbères veillent !

Rien n’a été gagné d’avance pour le Petit Vieux. Seul survivant du massacre de sa famille, il fera toute sa carrière dans la police. Flic efficace et râleur à l’âme blessée, il vit une retraite sereine en ermite entre ses livres, son chien et ses montagnes… jusqu’à son malaise qui le conduit en maison de retraite. Il ne s’habitue pas à la MDR, où il traque la mort dans les moindres recoins. Elle s’est nichée dans la tête de sa voisine, appelée Al, pour Alzheimer. Elle est insupportable, mais a une idée fixe : prendre la poudre d’escampette. Au milieu de cet aréopage d’ombres d’eux-mêmes, le personnel soignant œuvre à leur bien-être. Il y a Victor, le kiné, qui éprouve de la sympathie pour le Petit Vieux, malgré son sacré caractère ; et il y a Champa, la nouvelle animatrice d’ateliers d’écriture. Elle a 69 ans et ne vit que pour aider son prochain, même et surtout s’il est en fin de vie. Pour le Petit Vieux, cet être pétillant de malice lui fait l’effet de bulles de champagne. Une relation toute spéciale va se nouer entre ces deux êtres écorchés. Un amour va naître : absolu, universel, bienveillant qui va les mener vers leur propre accomplissement.

L’écriture poétique, rythmée débordante d’humour, Cendrine Varet habille la vieillesse et la fin de vie de tendresse et de sensibilité. Ses personnages sont directs et abrupts, insolents et tranchants, terriblement vivants. Dans cet environnement clos, hautement surveillé, le lecteur tantôt amusé tantôt ému accompagne ces êtres d’exception animés d’un sentiment d’urgence qui déclenche des éruptions de colère et d’amour infini. Dans Un tout petit caillou, l’auteure pose un regard sans atermoiements ni concessions qui évoque le vécu. Intervenante externe dans les maisons de retraite, elle a sans conteste été à l’écoute des résidents qu’elle a côtoyés, tant leurs préoccupations semblent avoir été perçues et respectées dans leur restitution. Point n’est besoin de nous le souffler : le sens de l’observation et l’empathie se détachent du contenu, telle une lumière au fond d’un tunnel. À ce contenu riche de réalités – inspiré de faits réels, serait-on tenté de penser –, s’ajoute une forme équilibrée, moderne et émouvante. L’amplitude de l’écriture déliée alliée à la profondeur du sujet donne naissance à un petit bijou de lecture qui répercute une onde d’éternité bien après la fermeture des portes de la MDR.

Nathalie Gendreau

 

Éditions Inspire, 1er juin 2018, 172 pages, à 18 euros en version papier et 2,99 euros en version numérique (en promotion), puis 4,99 euros.

 

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