« Un monde sans moi », Franck Lucas

 

Extrait

“Je ne pouvais pas me dérober face à ses questions : j’aurai trop craint de la décevoir. Je lui expliquais que j’avais éprouvé de la peur, mais que je ne m’en souvenais pas vraiment. J’avais plutôt des images, des odeurs, des bribes de phrases et de bruits dans la tête. Ces instants de lutte intense pour ma survie m’assaillaient au détour d’une action banale de la vie quotidienne. J’imagine que notre cerveau orchestre une série de réactions de défense contre les traumatismes. Les images de cadavres et de tueries à bout portant sont rangées avec soin dans un coin de mon cerveau. L’expérience acquise donne des réflexes de combattant et une impression de calme face au danger. On a appris que ce sont ces gestes et ce calme qui peuvent sauver dans les moments les plus délicats.”

 

Avis de PrestaPlume ♥♥♥

 

Il est des caractères qui ne s’épanchent pas. Il est des destinées qui rendent mutiques. Dans les deux cas, le non-dit prend ses aises, s’incruste et se pétrifie dans le corps jusqu’au déclic libérateur, si déclic il y a. “Un monde sans moi“, de Franck Lucas, relate le combat intérieur d’un homme dont les émotions sont figées dans l’horreur des guerres. Instinctivement, il refoulera les mots qui charrient la mort, les cadavres, des sacrifiés à des causes contestables, une histoire qu’il n’arrive pas à partager avec sa femme Marie, son amour d’enfance. Des mots tus qui fissurent la confiance, des mots ravalés qui séparent. Le personnage qui se raconte avec simplicité est inspiré du père de l’auteur. Cet emprunt à la réalité confère au récit la force de conviction et aux mots l’allégresse de la liberté.

Michel est parvenu à l’heure où la conscience fait ses comptes. Entre les visites de son infirmière, il se remémore une vie entrecoupée de guerres aux côtés de ses soldats et de paix dans les bras de sa femme. Avant de s’engager dans le corps des parachutistes coloniaux, il effleure une enfance dont les souvenirs s’effilochent dans sa mémoire reconstituée grâce au roman familial. Un grand-père endetté, un père qui se ruine pour combler les dettes avant de mourir de maladie, la pension où il apprend “le silence et l’absence”, et les vacances chez sa tante où il connaît ses premiers émois. C’était l’époque de la guerre d’Indochine, un pays lointain qui captivait les jeunes gens assoiffés d’aventure et de gloire. Michel a fini par quitter son foyer en silence pour en rejoindre un autre, avec l’assurance que cette famille-là ne le laisserait jamais tomber… jusqu’à ce qu’il retrouve Marie.

L’écriture de Franck Lucas est libre, elle se déploie avec naturel et sans contrainte. Elle embarque sans mal le lecteur dans la vie de Michel, déchiré entre son épouse et l’armée, sa maîtresse. Entre ces deux vies, un mur de silence s’est dressé. Et c’est ce mur qu’il s’emploie à détruire avec la massue du courage et la sincérité du condamné. L’auteur descelle pour nous les briques de ce passé sans compromis, l’une après l’autre, dans le désordre, avec la minutie du conteur qui parvient à donner l’impression au lecteur d’être le premier dépositaire de l’histoire. Les confidences de Michel se taillent un chemin vers notre cœur qui s’ouvre grand pour les accueillir, sans jugement. Un cœur prêt à lui offrir un monde avec lui.

 

Erick Bonnier Éditions, mars 2017, 15 euros, 144 pages.



 

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