« Truffe et sentiments », Émilie Devienne

 

EXTRAIT

« Ouf ! Nous venions de l’échapper belle et, avec nous, la femme d’un collègue de Julien. Convaincue que cette intrigante mettrait le grappin sur son ex-mari, Rose m’entraîna un soir au pied de la tour où ladite Valérie travaillait. Au son de ses talons et à sa marche saccadée, elle était prête à en découdre avec cette DAF (prononcez « daffe » et comprenez Directeur – eh oui, même pour une femme – administratif et financier), femme d’un graphiste, prochaine collaborateur de Julien. Moi, au flair, je savais l’élucubration improbable. Hélas, une femme avec une idée en tête ne craint pas le ridicule. Alors nous attendîmes. La présumée coupable sortit bel et bien de cet antre vitré, mais bras dessus-bras dessous avec un quinqua. »

 

Avis de PrestaPlume ♥♥♥

« On ne peut pas s’accrocher à une situation passée tout en voulant tourner la page ». Cette affirmation dans « Truffe et sentiments » résume avec simplicité tous les enjeux complexes de la fin d’une histoire d’amour et d’une vie familiale. Avec son premier roman, Émilie Devienne explore avec justesse les déchirements d’une rupture, celle d’un couple réputé idéal. C’est un sujet rebattu, certes. Mais cette spécialiste dans le domaine de l’évolution personnelle, avec une vingtaine d’ouvrages à son actif, le maîtrise jusqu’au bout des ongles… ou des griffes, puisqu’elle nous le fait vivre au travers d’un narrateur inattendu : Gibus, un border collie mâtiné de griffon.

Gibus est un chien de la SPA, le syndrome de l’abandon ancré dans ce corps frissonnant d’attente et d’amour. Un jeune couple l’adopte. Il devient le centre de toutes les attentions, celles de Julien et de Rose, puis celles des enfants Paul et Sophie qu’il aime voir grandir. Les jours s’écoulent en toute sécurité affective… une existence de chien rêvée ! Mais Gibus pressent la catastrophe : Rose s’ennuie. Plus d’émois, plus de fébrilité, plus d’envie. Elle éprouve « la nostalgie des débuts ». Elle craque, elle demande le divorce. Et là, rien ne va plus ! La déraison et les excès, les mauvais conseils et les nouvelles conquêtes, la jalousie et l’obstination, tout concourt à dresser un tableau détonant des relations humaines.

Heureusement, le bâtard à l’impertinence attendrissante n’a pas oublié d’être futé ; il tente par tous les moyens de limiter les drames et de détourner les idées farfelues des enfants qui complotent pour garder leur chien auprès d’eux. Car, après le combat de la mère pour leur garde, c’est un autre combat qui se joue, encore plus conflictuel, cristallisant les aigreurs et les ressentiments : la garde de Gibus ! L’ange tutélaire sur lequel chacun transfert ses émotions se voit obligé de se couper en quatre pour donner un coup de patte à chacun des membres de la famille déchirée. Il en va de son équilibre !

Un conte moderne plaisant, qui navigue en eaux troubles sans édulcorer les affres d’une séparation, ni s’épargner les bassesses. Émilie Devienne dissèque avec délicatesse les comportements humains dans leur crudité. L’humour savoureux, et sans concession envers la race humaine, du narrateur à poil long confère un ton léger au drame familial qui se noue. Ce traitement singulier incite à avancer avec bonne humeur dans les circonvolutions des personnages et leur transformation, celle des parents mais aussi des enfants qui tentent de se repositionner dans le nouveau cadre familial imposé. « Truffe et sentiments » fait passer un moment divertissant, pendant lequel les yeux ne cessent de sourire. Un premier roman réussi.

Éditions Pygmalion, avril 2016, 212 pages, 17 euros.



 

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