« Surtout ne regardez pas mon jardin », Stéphane Guérin

 

Extrait

« On n’imagine pas ce que c’est que d’avoir le crime vissé au corps
écoute-moi bien Mac Chéri
lorsque je t’ai épousé tu m’as juré que tu gravirais une à une les marches de la gloire
Tu en as franchi beaucoup je t’en suis reconnaissante mais ce n’est pas fini
nous allons appeler Claudius et tu le tueras et tu prendras sa place au sommet de l’état – ainsi nous pourrons jouir en toute tranquillité de notre pouvoir et régner sur cette France et cette Europe déliquescentes
Le feu et le sang assurent à celui qui les répand une autorité légitime
Ces soldats qui disent agir au nom de Dieu l’ont bien compris – parce que nul ne peut détrôner Dieu ils s’assurent ainsi une protection immuable. »

 

Avis de PrestaPlume ♥♥♥

 

Stéphane Guérin est parolier, scénariste et l’auteur d’une dizaine de textes de théâtre. Avec « Surtout ne regardez pas mon jardin« , aux éditions Dacres, il donne dans la tragi-comédie shakespearienne à laquelle il insuffle une modernité crue et cruelle, où rire et grincement de dents font bon ménage… ou déménagent. Prenez des personnages du grand dramaturge anglais, conférez-leur des sentiments opposés à ceux de l’œuvre, invitez-les dans une maison de famille qui sera le point de convergence de toutes les folies, placez les intrigues dans le futur… Un futur assez proche pour emporter l’actualité du monde et assez éloigné pour éviter que le lecteur rédige ses dernières volontés sur-le-champ. Et vous obtenez un texte drôle qui tranche net la langue de bois et laisse proliférer les mauvaises langues. Un texte qui ose, sans fard, ni filtre, ni mesure. Un régal sans complexe et sans ponctuation !

Dix-huit personnages se rencontrent à « La Cerisaie », une maison de famille accueillante érigée en microcosme de la société en déshérence. Seulement les menaces pleuvent sur ce havre de vacances. Un banquier qui veut la saisir pour cessation de paiement, des migrants qui affluent dans le jardin si jalousement entretenu, des touristes étrangers victimes d’un attentat perpétré dans le village voisin, et des intrigants politiques qui mal y pensent et manigancent. Rien ne va plus dans cette coquette maison où toutes les forces en présence, aussi mauvaises que bonnes, vont devoir vivre ensemble. La bonne éducation aura maille à partir avec les confrontations des positions arrêtées sur la société d’aujourd’hui. S’affrontant en conciliabules ou en public, les protagonistes avancent avec toute la fougue des certitudes ou de l’innocence vers un dénouement funeste.

L’auteur dramatique Stéphane Guérin est dans son jardin avec cette tragédie comique arrosée au vitriol et à la modernité accrocheuse. Le ton claque avec exubérance, les caractères sont soignés dans leurs excès et leurs fêlures. L’emprunt à l’œuvre de Shakespeare est un vrai cadeau qui vient réveiller des personnages mythiques comme Roméo et Juliette, ou Hamlet et Ophélie, ou le roi Lear et sa fille Cordélia. Originalité délicieuse, ces personnages vivent une autre histoire, expriment d’autres tourments, tel ce Roi Lear qui, avec Stéphane Guérin, exile sa fille trop collante pour respirer, et qui, avec Shakespeare, est trahi par ses filles et est contraint à l’exil. Autre originalité, l’absence de ponctuation. Seuls tirets et points d’interrogation sont tolérés. Cette volonté stylistique semble s’imposer comme une nécessaire amputation pour que le flot des dialogues croisés se précipite en continu dans le lit torrentiel de la tragédie pour une chute vertigineuse jusqu’au point final « Le monde est un bordel Noir.« 

 

Dacres Éditions, Coll. « Les Quinquets de Dacres », mai 2017, 159 pages, 12 euros.



 

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