“Souvenirs involontaires”, Madeleine Chapsal

 

Extrait

“Mais cette mère qui ne m’a pas maternée m’a donné plus et mieux : l’exemple ! J’ai perçu à travers elle et sa façon d’être ce qui est, je crois, l’essentiel : l’honnêteté, le travail acharné, la générosité, la sincérité et l’amour. Le courage aussi, celui d’être vrai.
Maman était dans la vérité et je n’ai jamais songé à lui faire un reproche, à la critiquer en quoi que ce soit… Je lui ai même pardonné de m’avoir privée de mon père en s’obstinant à divorcer !” (pages 28/29)

 

Avis de PrestaPlume ♥♥♥♥

 

Écrivain très prolifique, Madeleine Chapsal a enchaîné une centaine de livres en quarante-cinq ans. Des romans, des essais, des pièces de théâtre… C’est à l’âge de quarante ans passés que la journaliste à L’Express “se risque en littérature”, comme elle le confie dans son autobiographie Souvenirs involontaires, qui vient de paraître aux éditions Fayard. Son premier roman, Un été sans histoire, paru en 1973, connaît un succès fulgurant. Elle les enchaînera avec frénésie, suivant le courant agité de sa vie, de ses propres histoires d’amour et de son mal-être. Car, dans chacun de ses récits, c’est un bout de ses peines et de ses bonheurs qu’elle livre à travers ses héroïnes. À tant dire sur elle-même, restait-il encore un pan de douleur non abordé ou une faille personnelle non élucidée ? Souvenirs involontaires ne se pose pas en ces termes. C’est un récit introspectif sans masque fictif qui viendrait édulcorer une réalité brute – ou brutale ? –, qu’une projection narrative ne peut épuiser. Ce récit se découvre comme le puzzle d’une vie enfin reconstitué, une unité inédite formée de fragments connus à travers des héroïnes, de fait reléguées à de bien pâles copies face à l’original.

Car l’existence de Madeleine Chapsal est digne d’un beau roman, poignant, dépaysant, passionnant. C’est à Paris, le 1er septembre 1925, qu’elle naît, dans un environnement idéal pour évoluer dans les plus grandes sphères culturelles et politiques. Son grand-père paternel est l’homme politique Fernand Chapsal (ministre et sénateur) et sa mère, Marcelle Chaumont, crée des modèles dans la maison de haute-couture de Madeleine Vionnet. Peu après, Madeleine verra l’arrivée d’une sœur qui nourrira toute sa vie une jalousie maladive à son encontre. Ses parents divorcés, elle vit entourée de femmes, entre belles toilettes et beau monde. L’art et la culture sont à portée de sa grande curiosité. C’est à Megève, où elle se soigne d’une tuberculose, lors de la Seconde Guerre mondiale, qu’elle rencontre Jean-Jacques Servan-Schreiber, “JJSS”. Ils se marieront en 1947. Très amoureuse, elle est de tous les voyages, de toutes les entreprises ; elle participe à la création de l’hebdomadaire L’Express. Mais elle s’effacera avec élégance devant la journaliste Françoise Giroud. Après son divorce, elle n’aura de cesse de rechercher une tendre épaule sur laquelle poser son cœur trop lourd. Et, peut-être aussi, sa plus grande fêlure, la stérilité qui l’a “rendue impuissante, face à sa sœur comme face aux hommes“.

Souvenirs involontaires est une autobiographie qui doit son existence à l’insistance de l’entourage de l’écrivain qui la pressait de se raconter. Mais n’avait-elle pas déjà tout dit ? “J’en ai abattu des sujets, analyser des sentiments ! Que rajouter, comment y revenir ?” répondait-elle. Il est vrai qu’elle a été un témoin privilégié de la seconde partie du XXsiècle ! Elle a interviewé et côtoyé les plus grands de ce monde, des écrivains comme Sartre, Céline, Camus, et des psychanalystes comme Dolto, Lacan et Pontalis. Des hommes politiques aussi, comme François Mitterrand. De grands noms qui ont fait notre patrimoine culturel s’invitent avec plaisir et intérêt dans ce récit, qui offre à la mémoire de son auteur un beau terrain de jeu analytique. Car Souvenirs involontaires est sans concession ni fard stylistique, où le détachement de ton contraste avec la profondeur des sentiments et des réflexions. Au fil de courts chapitres, les souvenirs jaillissent, par thèmes, telles des réminiscences désordonnées, de celles qu’on confie dans un divan, en fonction de la disposition du jour, de la couleur de l’humeur, d’un détail incongru, d’un visage retrouvé, d’une actualité qui raisonne. Mais à travers ce foisonnement de l’inconscient, c’est la pleine conscience de l’écriture qui fait battre le cœur de Madeleine Chapsal. La sincérité de cette autobiographie vient sublimer une destinée pleinement assumée, et en élève les souvenirs si tendrement volontaires au rang d’une ultime réparation.

Nathalie Gendreau

 

Éditions Fayard, 11 juin 2018, 460 pages, à 22 euros.

 

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