Martine Storti : sortir du manichéisme, de cette mollesse du regard

 

PORTRAIT PASSION

 

Dans son dernier essai, Martine Storti démontre et dénonce. Avec impertinence et fougue, elle procède à une déconstruction méthodique et très argumentée des avis tranchés de certains intellectuels qui, sous les feux de l’audimat, combattent dans l’arène publique, vitupérant et s’étripant à coups de phrases rebattues et de sens éculés sur des sujets épineux de l’actualité, comme l’identité, le féminisme, la théorie du genre, l’opposition social/sociétal. Avec la verve inaltérée de militante MLF qu’elle est toujours, elle trempe sa plume dans l’ironie et l’agacement, éraflant au passage les susceptibilités, pour replacer chacun des acteurs face à ses contradictions. Tel un pavé dans la mare, « Sortir du Manichéisme. Des roses et du chocolat », paru en février 2016, aux éditions Michel de Maule, provoque des remous médiatiques, des crispations d’égo, des réponses épidermiques. Mais Martine Storti ne se démonte pas. Elle en a vu d’autres dans son parcours de féministe très engagée et active.

 

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L’idée de « Sortir du Manichéisme. Des roses et du chocolat » est née d’un besoin impérieux, d’une urgence, en réponse à des positionnements rigides de beaucoup d’intellectuels. Martine Storti en a assez de cette intelligentsia qui, malgré les crises successives, continue de ne concevoir les idées que par le petit bout de la lorgnette, et de les imposer d’une manière autoritaire et péremptoire, soulevant des polémiques, divisant les Français, les obligeant à se positionner pour ou contre, conduisant les débats où chacun reste enfermé dans des positions binaires et dogmatiques sans en démordre. Charles Péguy disait qu’il fallait « dire ce que l’on voit et voir ce que l’on voit ». Pour la philosophe, ces intellectuels ne voient que ce qu’ils veulent voir, sans nuance, avec leurs grilles de lecture propres qui sont inefficaces face à la mondialisation et les graves problèmes de société.

Les attentats de janvier 2015 contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher et la manière dont l’après a été géré sont le déclic qui accélérera l’écriture. « Face à ces événements tragiques et inouïs, j’avais espéré que ce qu’on appelle l’« esprit du 11 janvier » serait le moteur pour rassembler les divergences et résoudre les problèmes qui se posent, dont le terrorisme est un des reflets, dit-elle masquant à peine l’agacement et la colère. Hélas, j’ai vite eu le sentiment qu’on continuait comme avant. » C’est en raison de cet attentisme qui l’exaspère et de ce spectacle médiatique qui relève plus du combat de boxe, « où le sang doit couler à gros bouillons », que l’auteur décide d’affûter sa plume pour dénoncer dans « Sortir du manichéisme. Des roses et du chocolat » tous ces petits jeux de rôle dangereux qui précipitent la France dans des impasses qui empêchent de penser le présent. « Le pire n’est pas toujours sûr, mais nous sommes dans un moment délicat et les réponses idéologiques et politiques à ce moment délicat ne sont pas satisfaisantes. »

Mais où est la femme dans ces manichéismes ? « Elle est au centre du débat », s’exclame Martine Storti, en éclairant le sous-titre énigmatique du pamphlet. « Selon Houria Bouteldja, porte-parole du Parti des Indigènes de la République (PIR), le féminisme est un luxe comme le chocolat, que les femmes de la communauté musulmane ne peuvent pas s’octroyer, au motif qu’il y aurait des combats plus importants comme la lutte anti-raciste ou contre le néocolonialisme. » Scandalisée, la féministe se souvient de ce même refrain toujours invoqué à propos des luttes des femmes, y compris dans les rangs gauchistes des années 60. « L’extrême gauche et la gauche nous disaient que l’émancipation et l’égalité femme/homme étaient subsidiaires et que ce serait pour plus tard, raconte-t-elle, encore vibrante d’indignation.

Bio_StortiPour la philosophe, l’un des dangers est de faire de l’émancipation des femmes un enjeu identitaire. « On voudrait nous faire croire que l’identité française, c’est l’égalité entre les hommes et les femmes. L’égalité est une composante, c’est vrai. Mais elle a été le produit d’une histoire, de combats, d’une conquête. » Pour l’illustrer, elle rappelle les luttes précédentes du début du XXe siècle. « Tout ce que réclamaient les ouvrières d’usine de textile aux États-Unis, c’est du pain et des roses, c’est-à-dire la nécessité et le plaisir. Les roses représentent la liberté, le temps de vivre, l’émancipation, la beauté, l’instruction… Aussi, la pensée en termes d’identités conduit à emprunter le dangereux chemin des oppositions et des exclusions. »

Avec son livre, Martine Storti entend s’opposer à ces brouillages entretenus qui font croire, d’un côté, que des musulmanes n’ont jamais été féministes et que le féminisme n’a jamais traversé des pays de culture ou de religion musulmane et, de l’autre, que les salons littéraires et l’art de la conversation signifient l’émancipation des femmes. Ou encore qui veulent faire du sociétal l’ennemi du social, opposant ceux du peuple et ceux de la bourgeoisie… C’est pourquoi la philosophe se met à distance autant des Finkielkraut, Badiou, Michéa, Onfray, Renaud Camus, que de ceux du Parti des Indigènes de la République (PIR) ou de Riposte laïque.

À se mettre à distance, pour voir ce qui doit être vu, « avec les deux yeux », cheminant sur cette ligne de crête, en équilibre précaire, Martine Storti a une vue imprenable sur les pantomimes des uns et des autres, depuis les querelles de clocher et d’égo jusqu’aux comptabilités électorales de boutiquiers dépassés. Mais la solitude doit être grande à cette hauteur. L’auteure le reconnaît. Parfois, elle se sent seule. Surtout lorsqu’elle reçoit des lettres incendiaires s’opposant à ses arguments. Mais elle est persuadée que beaucoup, comme elle, se sentent seuls. Beaucoup en ont assez de voir les mêmes spectacles de certains éditorialistes, élus, professeurs et intellectuels qui serinent à longueur d’émissions les mêmes assertions, rejouant leurs partitions du racisme, de l’exclusion, de l’opposition communautaire, etc. qui attisent les haines, les peurs, l’amertume, la nostalgie du passé.

Pour Martine Storti, il est temps d’arrêter ces débats manichéens ! Il faut réfléchir autrement. Et reprenant la citation de la philosophe Judith Schlanger, qui disait qu’« il n’y a pas de strapontins dans la société des esprits », l’auteure estime que la vie de la réflexion ne se réduit pas à quelques intellectuels et que tout autour de soi des gens réfléchissent. Bref, comme le suggère le dernier chapitre « Quelle heure est-il ? », il est l’heure de se retrousser les manches, car il y a du pain sur la planche. Et cela vaut pour tous !

Mais Martine Storti ne se contente pas de susciter le débat ou d’inviter à plus de discernement dans la réflexion, elle contribue. Son dernier essai entend alerter, il est vrai. Mais la féministe, dont le père était immigré italien, ne reste pas inactive. Touchée par les conditions de vie des immigrés, et notamment celles des femmes, dans les camps de réfugiés, elle s’est rendue en 2013 à Beyrouth, au Liban, pour appliquer ce que Charles Péguy recommandait : voir ! Et voir avec les deux yeux pour s’immerger dans le quotidien de ces malheureux avec lucidité et responsabilité. Aujourd’hui, Martine Storti souhaite repartir, en Grèce cette fois-ci. Il brille dans les yeux de la féministe et philosophe, aussi alerte que prolixe, la détermination de quelqu’un qui n’a jamais laissé la mollesse voiler son regard.

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Pour en savoir plus sur l’auteure, cliquez sur le lien suivant : Martine Storti.

 

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