« Quatre saisons avec Roberto Alagna », Jacqueline Dauxois

 

Extrait

« Un soir, à cinq heures, les Anglais s’en vont, l’orchestre s’en va, le chef s’en va, un jeune homme qui a fait le ménage, s’en va. Tout est plongé dans les ténèbres. En régie, les mixages. Dans l’immensité de la nef déserte, vide et sinistre, un seul point lumineux, sa place à lui, où il s’installe, tout seul, dans le noir immense. Il coiffe sa couronne et chante comme s’il émergeait d’une Sicile dorée au milieu d’un océan vide et noir. Il veut refaire le contre- de Un Tenero cuore de Roberto Devereux. Il le refait. non pas deux ou trois fois, mais jusqu’à ce qu’on ne puisse tenir le compte. Il recommence cette note, toujours, toujours, toujours. Jusqu’à la douleur à vif. Personne ne comprend. Il faudrait entrer dans sa tête vraiment et pas seulement dans la tête, là, dans le cœur. Il est en train de faire une recherche qui semble l’entraîner du côté de Giacinto Scelsi qui, pendant un an, s’est enfoui dans une note, un Do, dont il tentait d’épuiser toutes les vibrations. Tout le monde s’est désintéressé de lui. Il est seul. Il n’y a plus qu’une chose à faire. Rester avec lui tant qu’il fera sa note, assister à ce combat entre lui et lui. Il est au bout de l’épuisement et des forces lui reviennent sans cesse, comme des vagues sur lui. »

 

Avis de PrestaPlume ♥♥♥

 

Quatre saisons en dix-huit mois. Quatre saisons entre rêve et labeur pour l’auteure Jacqueline Dauxois. Quatre saisons pour observer et partager la vie trépidante du célèbre ténor français contemporain sans aucun doute le plus adulé, Roberto Alagna. Avec « Quatre saisons avec Roberto Alagna« , la journaliste littéraire à la trentaine d’ouvrages à son actif ne nous propose pas une biographie ordinaire, mais un reportage sur le vif, documenté et vivant. Pendant dix-huit mois, de 2014 à 2016, l’ordi sous le bras, elle a accompagné le ténor dans les coulisses, les loges, les studios et les scènes des plus grands Opéras du monde. Elle nous donne à entendre un homme passionné et passionnant, une tornade chantante menant une vie à l’agenda étranglé, entre New York et Vienne, entre Milan et Paris, entre Berlin et Bilbao. Elle l’interroge sur sa conception du métier et le regarde travailler jusqu’à l’extrême fatigue pour placer la note parfaite, cherchant à percer le mystère de cette forte nature qui comprend si bien les œuvres qu’il redonne vie à ses héros. Une vie hors norme, relatée d’une plume nerveuse, tantôt lyrique tantôt journalistique. L’écriture est directe, parfois parlée, ce qui déstabilise au premier abord, mais veut souligner le caractère exceptionnel de cette proximité.

Sur Radio Classique, Roberto Alagna confie qu’il a appris des choses sur lui-même. À la lecture du livre de Jacqueline Dauxois, on comprend ce qu’il veut dire. Tout au long de ces dix-huit mois, l’auteure suit le ténor comme son ombre, même de loin, l’acuité des sens démultipliée par l’insigne honneur qui lui est fait d’approcher le Divo et d’analyser son travail. Lui qui a incarné soixante rôles en trente ans de carrière, lui qui a exploré toutes les émotions de l’humanité, les a jouées aussi intensément que s’il était lui-même un Otello ou un Roméo, comment aurait-il pu porter sur lui-même cet autre regard, impartial et détaché, si nécessaire à l’analyse de la pratique de son art ? Tant de personnages à habiter chaque soir, tant de recherche et de travail pour tous les comprendre, revenant à la source de l’émotion voulue par l’auteur de l’œuvre, cherchant la justesse du geste pour accréditer son double d’une aura humaine. Seul un regard extérieur, à la fois bienveillant et intelligent, pouvait lui tendre le miroir de son existence dans un livre réussi qui donne au ténor encensé une stature d’homme, fort et fragile, tempétueux et attendrissant, qui aime autant qu’il est aimé.

Consciente d’être privilégiée, Jacqueline Dauxois s’est retrouvée telle une enfant devant l’objet de son désir : décrypter l’homme et l’art dans toute leur magnificence ! Loin de se fourvoyer dans le rôle du fan à l’exigence hystérique, l’auteure endosse au contraire le costume de la discrétion, restant attentive à la moindre expression du visage, à la moindre inflexion de voix, réceptive aux notes et aux silences de Roberto Alagna. Elle ne réchappe pas à la fascination qu’il exerce, et c’est tant mieux ! Comment écrire sur un homme qui transporte l’âme sans être sous le charme ? Elle sait s’effacer avec respect quand la situation l’exige. Car, lui, n’exige rien. Il suggère, propose, démontre, consent, se métamorphose et vit son personnage. Il est le ténor qui offre l’éternité avec son chant suave et langoureux et il est l’homme qui lui tend la main avec confiance, lui ouvrant grand les portes des théâtres et de son cœur d’artiste. Une confiance justifiée, puisqu’à travers le regard de l’auteure, nous faisons connaissance avec un Roberto sensible, accessible, infatigable, chaleureux, généreux. Et un Alagna âpre au travail, perfectionniste et exigeant avec lui-même, dont le seul caprice pourrait être de vouloir travailler sa voix encore et encore. Un livre sincère qui réunifie l’homme et le Divo.

A noter, Roberto Alagna sera Don José dans « Carmen« , de Georges Bizet, le 16 juillet 2017, à l’Opéra Bastille.

 

Éditions du Rocher, février 2017, 264 pages, 21,50 euros.



 

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