« Premier sang », Amélie Nothomb

Extrait (page 48)
« Une tornade de grands enfants envahit le dortoir. Ils me parurent effroyablement nombreux, tant ils étaient bruyants, remuants et résolus à écumer les visiteurs. Montés en graine, maigres, violents, vêtus de haillons, les enfants Nothomb m’aperçurent et se jetèrent sur moi comme une meute de chiens sur un gibier.
Des sauvages que j’étais incapable de différencier en filles ou en garçons m’attrapèrent en hurlant :
Ça porte un costume marin et c’est bien nourri !
Allaient-ils me manger ? J’eus un réflexe de survie.
Il y a des provisions dans ma valise, déclarai-je.« 

« Premier sang », Amélie Nothomb

Avis de PrestaPlume ♥♥♥♥

Trentième livre d’Amélie Nothomb, « Premier sang » (éd. Albin Michel) vient de recevoir le prestigieux prix littéraire Renaudot. Elle y évoque son père sous forme d’instantanées de vie depuis son enfance jusqu’à la prise d’otages de Stanleyville au Congo en 1964, qui a retenu plus de 1 600 personnes prisonnières pendant trois mois et demi. Une semaine après sa première affectation, le jeune diplomate se retrouve ainsi confronté à la mort, suspendue par le bon vouloir de rebelles congolais avec lesquels il est censé négocier. Repasse-t-on son histoire lorsque la vie ne tient plus qu’à une flexion de doigt sur la détente d’une arme ? La romancière belge l’imagine en se glissant dans la peau de son père. Au-delà de la qualité intrinsèque de ce roman d’amour filial, tissé d’intensité, de cocasseries et d’émotions teintées d’humour, c’est un témoignage d’amour universel qui est transmis, dans lequel chacun se reconnaîtra. L’hommage à ce père disparu le premier jour du confinement à l’âge de 83 ans ne peut que raisonner dans le cœur de tous ceux qui n’ont pu faire leurs adieux à leurs proches partis en parfait anonyme. Les exigences sanitaires condamnant au manque irrémédiable.

Résumé

Patrick Nothomb est un jeune diplomate sur le point de passer de vie à trépas, en moins d’une seconde. Une seconde qui soudain s’étale en éternité de sensations, comme si l’approche de la mort intensifiait la vie, dilatant le cœur d’une ardeur désespérée et l’esprit d’une éclatante acuité. Les souvenirs endormis se raniment soudain sous la menace, se mettent en ordre de marche pour former un bataillon de vie en renfort d’un être en sursis. Un vécu bref et personnel, mais si intensément éprouvé. L’enfance de Patrick est solitaire. Orphelin de père et délaissé par une mère mondaine, il est élevé par ses grands-parents maternels. Il grandit en sensibilité, en délicatesse, en fragilité aussi. Notamment, il s’évanouit à la vue du sang. Le grand-père estime comme son devoir de l’endurcir. Pour cela, rien de tel qu’un séjour chez le grand-père paternel, un homme autoritaire au caractère rugueux et intransigeant. Curieusement, ces séjours où Patrick a éprouvé la faim et le froid, où il a subi toutes sortes de vexations, mais aussi où il a joui d’une grande liberté, l’aideront à expérimenter les interactions sociales, à affûter ses qualités de conciliateur et de négociateur, mais surtout à s’émanciper de l’adoration d’une mère mortellement absente.

Pour approfondir

Avec « Premier sang », Amélie Nothomb se saisit de l’épisode sanglant de la prise d’otages au Congo qui a préfiguré l’homme aux grandes qualités diplomatiques et au sang-froid exemplaire. Un père à la carrière si riche et au tempérament si fort ne pouvait qu’être source d’inspiration. Mais au lieu de rédiger ses mémoires, la romancière donne naissance à un récit court, dense en émotions et puissant en évocation intime. L’hommage prend les atours d’un conte autobiographique. Les mots sont économes, mais emplis de force vitale. Le conte n’en est pas moins réaliste. Les premiers pas du petit Patrick sont difficiles parce que solitaires. Mais les émotions sont dignes et mesurées. Pas de pleurs, pas de cris, mais une pensée pragmatique, où l’humour point de temps à autre. Comme tout conte, le texte est court. Il s’arrête même de manière abrupte, laissant la curiosité exsangue après la libération des otages. Mais une autre fin n’aurait-elle pas perverti le sens premier de ce livre ? Celui de sanctuariser dans une œuvre littéraire la vie d’un père hors-norme qui aurait pu être abrégée prématurément.

Nathalie Gendreau

Albin Michel, 18 août 2021, 180 pages, à 17,90 euros en version papier et 12,97 euros en version numérique.

1 réflexion au sujet de « « Premier sang », Amélie Nothomb »

  1. « Premier sang » Prix Renaudot 2021 ! Première pensée, tiens voilà un livre qui doit parler des mésaventures américaines au Vietnam car « Premier sang » est le titre du film qui a révélé Rambo en 1982, film qui a contre balancé, dans l’opinion, l’injuste campagne de dénigrement, menée par la puissante extrême Gauche des universités américaines, contre leurs soldats partis au loin exécuter les ordres de leurs supérieurs.

    Mais avec Amélie Nothomb, c’est l’exotisme africain qui nous attend, au Congo précisément en 1964, lorsque son père, jeune diplomate, se trouva embarqué dans une prise d’otages qui dura plus de trois mois… deux ans avant la naissance de l’auteur.

    Les écrits ont cette force quasi magique de pouvoir abolir toutes les barrières, y compris celles du temps. Amélie Nothomb semble user de cette faculté pour faire une déclaration d’amour à son père qu’elle peut faire revivre ainsi au gré des pages sorties de son cœur et de son imaginaire.

    Disparu le premier jour du confinement, son père devient aussi le compagnon de tous ceux qui n’ont pas eu le droit d’accompagner leurs défunts, victimes de « l’ordre sanitaire »… que de nombreux Français ont toujours du mal à comprendre. Amélie Nothomb fait partie des victimes de ce mal si profond qu’il ne pourra jamais guérir et cela nous conduit à avoir une pensée chaleureuse pour la femme en attendant d’apprécier l’écrivain dont le Prix Renaudot ne fait qu’ajouter une palme prestigieuse à un palmarès déjà impressionnant.

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