Philip de la Croix, un héraut moderne du classique

 

PORTRAIT PASSION

par Nathalie Gendreau

 

Quand passion et énergie font cause commune, l’homme trace son sillon, sème et récolte, non sans, de temps à autre, relever la tête de son labeur pour s’interroger. Philip de la Croix est de cette trempe d’homme qui s’investit et propage son amour pour la musique classique et les artistes qu’il dirige contre vents et marées. Il revient sur une carrière composée d’opportunités, de réussites et de beauté, et s’alarme sur le désintérêt grandissant pour cet art à la sublime sonorité qui le transcende et l’émerveille toujours aujourd’hui.

 

« C’est le triomphe du « du passé faisons table rase »… Nous sommes en déshérence culturelle absolue ! » Philip de la Croix s’insurge et sonne le glas. Fondateur de l’agence Musica Prima/Classic 360, ce producteur et manager d’artistes de musique classique n’en démord pas. Pour lui, depuis 25 ans, l’État torpille la culture qui se démène comme elle peut. « Le milieu musical survit, les cachets des artistes sont deux fois moins élevés qu’avant, les équilibres économiques sont rompus entre les subventions de l’État et le mécénat. » Même les médias n’assurent plus ce relais indispensable pour informer, répandre et ainsi former les oreilles. « De nos jours, la place de la musique classique dans les médias est égale à zéro. Les journalistes ne connaissent plus rien à la philosophie ni à la musique classique. Ce sont des produits volatils de la culture superficielle qui fait le monde moderne. Et cela n’emplit pas les salles et ne mobilise pas les foules pour aller écouter des opéras ou suivre des concerts. Cette absence de visibilité médiatique est dramatique ! »

Loin de baisser les bras, Philip de la Croix remonte les manches. Cet irréductible défenseur de la culture, qui embrasse avec la même ferveur la musique classique et les artistes, poursuit, à son échelle, un combat qu’il mène depuis près de… Faut-il vraiment parler d’années ? L’insatiable curieux ne les voit pas filer. Elles ont si peu d’importance pour lui, il est constamment dans l’invention du lendemain. En revanche, elles ont laissé des traces en façonnant un homme engagé et affirmé, un travailleur acharné, un découvreur de jeunes artistes, jovial et à l’entrain communicatif, à l’oreille intelligente et émotive. Et pour cause !

Philip de la Croix a été immergé très tôt dans un cercle familial de musiciens chevronnés. « La musique a cela d’extraordinaire qu’on peut vivre sans. Nous sommes dans le domaine de l’immatériel et de l’émotion. Moi, je ne peux vivre sans. » Ainsi, la voie ne pouvait être autre. Cependant, si son intérêt sensitif de faire des études de musicologie résonnait logiquement avec son éducation, son intérêt intellectuel de mener de front des études de philosophie à Paris IV pouvait apparaître baroque. A posteriori, l’apprenti philosophe, comme il se définit, explique ce choix : « La philosophie est une trame d’analyse pour comprendre la manière dont marche le monde dans lequel on vit, pour ne pas être dupe. La musique, avant tout, c’est une discipline mathématique. Et la mathématique ne serait rien sans la philosophie. D’ailleurs, ce n’est pas pour rien que les deux matières s’enseignent au même endroit. »

À l’université, en parallèle, le jeune étudiant Philip de la Croix plonge corps et âme dans la bouillonnante aventure des radios libres en montant la très intellectuelle radio « Pluriel », dont le sous-titre était une « radio singulièrement pluriel », avec autant d’amis que de professeurs. « Nous avons fait une nuit entière avec le grand philosophe Emmanuel Levinas (1906-1995), se rappelle-t-il, encore sous le charme  évocateur de cette époque. Nous faisions des émissions invraisemblables. La radio et les médias sont mon autre grande passion. Lorsqu’une porte s’ouvre, je m’y engouffre. Il faut saisir toutes les opportunités. »

FedorovaAnnaC’est avec cette philosophie de vie que la radio libre l’a conduit vers le journalisme à la radio, à la télévision et en presse écrite (une vingtaine d’années, dont neuf au Monde), spécialisé dans la musique classique et contemporaine, puis vers la direction générale de la chaîne Mezzo. « Cette chaîne de TV partait à vau-l’eau, indique-t-il, ému. Elle avait besoin d’être redynamisée. Je me suis attaché à la développer à l’international, dans 47 pays ! Pour moi, la musique n’a pas de frontière, elle n’a qu’une seule langue : le solfège. Des musiciens des quatre coins du monde peuvent ne pas se comprendre à la pause café ; en revanche, ils savent jouer ensemble sous la direction d’un chef d’orchestre. C’est magnifique, car ils s’écoutent et se respectent, c’est une métaphore de la République. » Il se dit fier aussi d’avoir pu enregistrer un nombre d’artistes importants qui étaient inconnus, et qui sont devenus des stars dans leur domaine. Mais aussi d’avoir pu réconcilier la chaîne Mezzo avec ses musiciens qui étaient fâchés avant son arrivée. Et enfin d’avoir laissé l’entreprise dans un très bon état financier.

Parmi toutes ses casquettes, il y en a une que le manager et producteur porte avec bonheur. Celle-là n’a aucune visière, elle est ouverte sur le monde, permettant aux oreilles d’être aux aguets, elle vise la découverte de jeunes talents. « J’ai la passion des nouveaux artistes et des nouvelles tendances musicales, s’anime-t-il avec lyrisme. J’ai la passion de la rigueur de l’interprétation et en même temps de la liberté de l’interprète ; j’ai la passion du respect d’un texte musical et à la fois de la liberté qu’a l’interprète de s’emparer de cette œuvre pour en faire quelque chose de formidable. » Pour lui, l’interprète a la même position qu’un comédien. Le comédien parle avec des mots qui ne sont pas les siens, le musicien parle avec des notes qui ne sont pas les siennes. Et pourtant, au moment où un comédien dit un texte ou un musicien joue une œuvre, cette œuvre-là est la sienne.

Comment se fait-on découvreur de talents ? Il ne suffit pas de l’autoproclamer pour s’en convaincre ou convaincre les autres. Des aptitudes sont requises si l’on veut faire prospérer une entreprise qui mise sur l’humain, sur le potentiel de progression et la volonté de dépassement de soi. Le risque de se tromper est un compagnon de route des plus fidèles. Philip de la Croix pose ici son équation à plusieurs inconnues. « La difficulté de repérer les nouveaux talents est d’entendre ce qui va faire que cet artiste va sortir du lot. Cette difficulté est de nos jours plus grande car, contrairement à il y a quelques années, il existe de nombreux jeunes qui jouent très bien. Quand j’ai commencé, la pyramide du talent était très fermée, aujourd’hui elle est beaucoup plus évasée. Parce que la technique a progressé, parce que l’enseignement est bien meilleur qu’avant, parce que les musiciens de différentes cultures se sont rencontrés. »

Et pour trouver la pépite, Philip de la Croix a résolu son équation avec une trame analytique, une sorte de tamis pour filtrer, qui est basée sur la sonorité. « Être capable de créer une sonorité avec son instrument est la chose la plus difficile qui soit, confie-t-il. Il y en a qui jouent très bien, mais qui ont un son très moche. L’autre élément fondamental est la ligne, c’est-à-dire savoir interpréter une œuvre en étant capable d’aller de la première note à la dernière avec une idée directrice ; donc, faire des choix et s’y tenir. Il faut donc cette combinaison étrange de la technique, de la musicalité, de la sensibilité, de l’intelligence d’une œuvre, ce qui signifie qu’on a compris l’œuvre. »Wanderer

Pour promouvoir les artistes qu’il dirige, Philip de la Croix s’appuie sur l’association « Prima la musica ! ». La mairie de Vincennes lui a confié il y a une douzaine d’années la programmation de musique classique dans un auditorium mis à sa disposition, où il donne un concert par mois. Mais aussi sur sa société où il fait du management d’artistes et de la production de concerts. Outre les moyens de communication par les réseaux sociaux, il met en ligne sur son site des enregistrements vidéos des artistes (vingt-cinq actuellement, dont un tiers de pianistes), considérant que l’écoute est plus vendeur que le papier.

Philip de la Croix a une conception de son métier de management d’artistes fondée sur la qualité du relationnel. « L’artiste est au cœur de mes préoccupations. Je veux pouvoir développer un rapport privilégié de conseils sur la direction de sa carrière, sans qu’il le prenne mal. Or un artiste est orgueilleux, et il doit l’être. Mais il ne doit pas l’être trop. » Tout est donc une question de dosage. Mais ce qui forme sa passion pour les jeunes artistes, c’est aussi leur manière de jouer une œuvre telle qu’ils la pensent à ce jour. « Ils sont le fruit de leur culture, de leur âge, de leur génération, s’enflamme-t-il. Il n’y a pas deux interprétations identiques ! Pour moi, il ne peut y avoir d’interprétation de référence. Sinon, cela voudrait dire qu’on a arrêté le temps à un moment ou à un autre. Or, la musique est une matière vivante. »

Pour en savoir plus sur les activités et la programmation de Musica Prima, cliquez sur Philip de la Croix.

 

 

1 commentaire sur “Philip de la Croix, un héraut moderne du classique

  1. Suite à cet article, j’ai été curieuse d’écouter Anna Fedorova : aussi agréable à écouter qu’à regarder, un vrai bonheur !

    J’essaierai d’aller la voir quand elle se produira à Paris en 2017, comme indiqué dans l’article
    Alors merci mille fois pour cette découverte !
    Au plaisir de te lire
    Isabelle

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