“Pervers”, Jean-Luc Barré

 

Extrait

“Son œuvre est une sorte de huis clos où il a enfermé ses proches comme des animaux de laboratoire. Les histoires qu’il raconte sont issues des expériences qu’il opère sur eux en les plongeant dans des situations dramatiques, toutes conformes à ses intérêts. Il fait son miel de tout ce qui peut leur arriver de pire et dont il est le principal instigateur.” (page 139)

 

Avis de PrestaPlume ♥♥♥♥

 

« Marlioz considère la fiction comme supérieure à la vie. » Ainsi posé, ce postulat ouvre grand le champ des possibles narratif. Pour « Pervers », son premier roman, l’historien et éditeur Jean-Luc Barré* s’empare de son sujet de prédilection – les faux-semblants et les secrets liés au pouvoir – pour sonder les profondeurs de la perversité dans le processus de créativité. Si des écrivains s’inspirent de leur vécu ou du vécu d’autrui comme matériau de travail, l’auteur de fiction Victor Marlioz manipule son entourage pour susciter les drames, les observer et les narrer dans un roman au style froid et implacable. Est-ce une réaction démesurée à un défaut d’imagination ou est-ce dû à une propension maladive à maîtriser son monde ? Le lecteur sera le seul juge. Jean-Luc Barré développe ce thème du pouvoir et de la manipulation jusqu’à la pire des extrémités : la mort par plume interposée.

Julien Maillard est directeur des pages littéraires des Échos parisiens. Il est connu dans la profession comme pourfendeur des plagiaires et autres faussaires en littérature. Un jour, le journaliste reçoit un message anonyme indiquant : « C’est Marlioz qui l’a tuée – Alexia est morte pour les besoins de la cause ». Il décide alors d’enquêter sur cette accusation qui impute à Victor Marlioz la responsabilité du suicide de sa fille. Il lui propose de l’interviewer pour publier un grand entretien. Alors que le romancier consent à tout dire, comme pour se libérer, il ménage ses révélations, n’en dévoile que des pans, camouflant dans la pénombre les sujets les plus sensibles. Pour dérouter davantage, il use de son stratagème éculé d’auteur maudit doublé « de traître, de mystificateur, de fils indigne, de mauvais père et mauvais mari », comme il aime à se dépeindre. Verser dans l’autocritique sévère n’est qu’un stratagème pour couper court aux critiques. Dans ce jeu de dupe, du monstre autoproclamé ou du journaliste, qui parviendra à manipuler qui ? L’enjeu n’est plus tellement là, il est de savoir si l’œuvre du romancier est la conséquence de sa vie ou bien la cause. La frontière entre les deux est aussi mince qu’un trait de plume.

Des êtres réduits à des marionnettes pour servir les besoins de la cause littéraire. Une perversion dans sa plus dérangeante expression. L’auteur Jean-Luc Barré s’ingénie avec réussite à nous faire participer à une enquête au plus près des personnages. Si les auteurs étaient des monstres, ce Victor Marlioz-là serait le pire entre tous. Terriblement intelligent et sans état d’âme, aussi cynique que son éditeur, il préserve le mystère de l’écrivain maudit qu’il a bâti et contrôle les informations qu’il distille par jeu ou par intérêt avec l’intention de garder le pouvoir sur les êtres qu’il a attachés à lui. Plus ces derniers se démènent dans cette toile d’araignée mentale de la possession, plus l’œuvre de l’écrivain est nourrie. C’est fascinant et tragique à la fois. Relaté à la première personne, ce roman entraîne le lecteur dans la part d’ombre des êtres et des conséquences psychologiques jusqu’au désespoir. En suivant au plus près les investigations du journaliste, il avance pas à pas dans une enquête qui a toutes les apparences d’un duel à mort. Le dernier d’ailleurs pour l’écrivain vieillissant qui joue son dernier atout pour arrêter la machine infernale de la vérité qu’il a pourtant lui-même actionnée. La perversité de l’être dans toute son étendue dévastatrice et sa splendeur déchue.

*Éditeur chez Plon puis chez Fayard, il dirige depuis 2008 la collection « Bouquins » chez Robert Laffont. Il est l’auteur de nombreuses biographies et  d’ un récit chez Fayard sur l’affaire Cahuzac, Dissimulations.

Nathalie Gendreau

 

Éditions Grasset, août 2018, 210 pages, à 18 euros.

 

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