Patrick de Carolis, les ailes de géant

 

PORTRAIT PASSION

par Nathalie Gendreau

 

Port altier, regard droit, sourire dégagé, Patrick de Carolis a forgé son caractère à l’école du respect et du travail et a tracé son chemin en s’appuyant sur le passé pour nourrir le présent et préparer l’avenir. Après une vie riche de projets, de défis, de paris, après des accusations infondées, après une période d’introspection, le temps était venu pour le journaliste, présentateur et écrivain de se retourner sur ses souvenirs d’enfance et sa carrière ascensionnelle, sur son attachement à l’histoire, à la culture et au patrimoine, sur son mandat tumultueux à la tête de France Télévisions, jusqu’à l’ultime outrage remettant en cause sa probité morale. C’est un homme apaisé qui se confie dans un livre témoignage-vérité Les ailes intérieures (Plon), le temps d’un battement d’ailes suspendu pour des lendemains neufs.

 

Patrick de Carolis © Nathalie Gendreau
Patrick de Carolis © Nathalie Gendreau

Un témoignage-vérité édifiant de sincérité et touchant de simplicité. Patrick de Carolis ouvre son cœur, à travers cette phrase de Paul Valéry, dont il s’est inspiré pour le titre, qui dépeint ce qui a guidé sa vie : « J’ouvre profondément, chaque fois, pour la première fois, ces ailes intérieures qui battent le temps vrai. Elles portent celui qui est de celui qui fut à celui qui va être. » Avec Les ailes intérieures, paru en septembre chez Plon, le journaliste à la brillante carrière souhaite rétablir la vérité sur le professionnel qu’il est, mais aussi sur l’homme intègre qu’il a toujours été, et ainsi gommer le « traumatisme moral », sinon l’atténuer, qui a été causé par des accusations malveillantes qu’il réfute catégoriquement.

L’actuel directeur du Musée Marmottan Monet (depuis 2013) revient sur les coulisses trépidantes et houleuses de sa présidence à France Télévisions, de 2005 à 2010, sans animosité ni rancœur. « C’était le bon moment, explique-t-il, mon bon moment qui était celui d’être apaisé, distant avec mes propos et le plus serein, ayant fait moi-même mon chemin interne, en me persuadant que de toute façon la vérité se saura un jour. » Ne s’attachant qu’aux faits, mis en perspectives du contexte, il relate comment il est parvenu avec ses équipes à passer « d’un nationalisme de chaîne a un patriotisme de groupe ». Pour ce faire, il lui fallait redresser la barre d’une flottille de plusieurs chaînes en perte de vitesse pour constituer, en les réunissant, un immense paquebot baptisé « Groupe France Télévisions ». Avec ce témoignage, sa motivation était de rendre hommage à tous les collaborateurs de France Télévisions qui, pendant cinq ans, ont mis en place le projet qu’il avait présenté devant le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) et qui a été la raison de son élection. 

Son engagement lors de sa candidature ? Cingler, toutes voiles dehors, contre vents et marées, mutineries et autres sabotages sous-marins, vers le seul cap qui lui semblait alors possible pour un service public : faire de France Télévisions « un acteur culturel incontournable » en créant « une nouvelle dynamique en faveur de la culture et de l’innovation », mettant un point d’honneur à insuffler par ses actions la diversité à l’écran. « De deux cent cinquante émissions culturelles en 2006, nous sommes passés à près de mille en 2010 ! » souligne le journaliste qui ne regrette pas ce voyage au long court, sillonné de défis et de réussites, d’audace et de confiance, mais aussi de tromperies et de bassesses sur lesquelles ils prenaient de la hauteur. « En cinq ans de présidence de France Télévisions, j’ai plus appris sur la nature humaine qu’en quarante ans de vie journalistique », écrit-il à propos de la brutalité du pouvoir.

« Je jugerai sur les résultats » avait claironné Nicolas Sarkozy, alors président de la République. Hélas, ce jugement n’était qu’un effet d’annonce. Le président de France Télévisions n’a pas été jugé à ses excellents résultats, à la fois culturel, structurel et financier, mais à l’aune de sa trop « coupable » indépendance et loyauté pour le service public. « J’ai peut-être fait preuve d’un peu trop de naïveté en me fiant aux propos de Nicolas Sarkozy, poursuit-il, même s’il pense sincèrement que cette naïveté est une force. Aller à l’essentiel, croire en la parole donnée est pour lui un cadeau du ciel. « Ne pas trahir mes équipes, ne pas sacrifier sur l’autel de ma reconduction mes collaborateurs proches est un cadeau que je me suis fait pour les années qui me restent à vivre », insiste-t-il, sans équivoque.

Mais Patrick de Carolis a été aussi l’homme qui a suspendu en 2010 la privatisation de la régie publicitaire du groupe public, qui avait été promise à un proche de Nicolas Sarkozy. Ces constantes oppositions et cette inflexibilité pour suivre le cap de sa mission première pour le bien de l’entreprise ne pouvaient qu’indisposer le chef de l’État. C’est alors que, contrairement aux usages, le rapport rédigé par les services du CSA qui soulignait la bonne exécution et l’exemplarité de son mandat n’a pas été présenté en plénière et donc n’a pu être entériné (ou pas). « C’était tellement injuste que les services du CSA qui ont rédigé ce rapport ont décidé de le faire filtrer dans la presse », indique Patrick de Carolis, le sourire désabusé.

Extrait Les ailes intérieuresFaible consolation en effet. Le journaliste a gardé une profonde blessure de cette non-reconnaissance du travail accompli et du mépris affiché publiquement envers lui-même, mais surtout envers ses équipes qui l’ont suivi, malgré les restructurations, les difficultés et les sacrifices dans un contexte de changement de modèle économique en 2008. L’arrêt imprévu de la publicité après vingt heures sur toutes les chaînes de France Télévisions, sans en avoir été d’ailleurs prévenu par l’Élysée, a fait perdre près de 450 millions d’euros de ressources propres. Mais, en avril 2014, une attaque à boulet rouge, plus cruelle, plus injuste, infligée par traîtrise, l’a mis K.O., car touchant à son intégrité morale : une rumeur s’était répandue comme une traînée de poudre qu’il avait touché 120 000 euros de rétrocommissions, accusation mensongère qui s’ajoutait à sa mise en examen pour favoritisme dans un des volets de l’affaire Bygmalion.

En réalité, le procès prévu à la mi-novembre portera exclusivement sur les contrats, car « il ne s’agit là que d’une affaire technique, à laquelle des réponses techniques seront apportées ». Quant à la rumeur sur les rétrocommissions, propagée par les journalistes, dont certains des amis de longue date, sans interroger le principal intéressé, le procureur et le juge, après enquête, n’ont pas retenu ce grief et ont totalement blanchi Patrick de Carolis. Hélas, le mal avait été fait, conduisant le journaliste à un retrait de l’antenne. « À partir de ce moment, j’ai perçu dans les regards des uns et des autres le soupçon, se souvient-il avec émotion. J’ai pris cela en pleine figure… » Le créateur de “Reporters”, “Zone interdite” ou “Des racines et des ailes” qui s’était refusé toute sa vie professionnelle d’être un journaliste “chasseur de détresse” n’avait pas été préparé à ce lynchage médiatique.

Malgré ces attaques, Patrick de Carolis ne regrette rien. Si c’était à refaire, il repartirait pour cinq ans de mandat, même en sachant les obstacles à venir, les trahisons, les mauvais coups, les lâchetés, pour l’affaiblir ou le soumettre au pouvoir. Lui-même stratège et fin politique, doublé d’un bourreau du travail, il n’était pas homme à se laisser abattre facilement. « On attendait de moi une ambition, une audace, une voie, rappelle-t-il en évoquant les valeurs qui l’ont aidé à traverser les épreuves. Je suis monté à Paris pour faire mes études de journalisme avec la confiance de mes parents. Je me devais non pas de réussir, mais de ne pas décevoir. De la même manière, les enfants ne doivent pas pâtir de ce que font les parents. J’étais en permanence sur ce fil. Ce n’est pas que ma vie doit être exemplaire, mais elle ne doit pas être une déception pour les uns et un poids pour les autres. C’est ce qui m’a habité et c’est ce qui m’habite toujours. »adaptation-theatre

Il est loin le temps où le directeur de l’école de journalisme de Strasbourg tentait de le décourager d’aller dans cette voie. Mais renoncer ne faisait pas partie de son vocabulaire. Ce jeune arlésien de naissance avait été élevé à la dure école de la danse classique, où il faut parfaire son geste, dans la douleur et la persévérance. À 14 ans, il écrivait des petites pièces de théâtre, souvent des comédies. Il fréquentait le conservatoire d’art dramatique à 16 ans, ayant obtenu une dispense. La scène l’attirait beaucoup. « Pour moi, c’était une vitrine d’expression dans laquelle mon imagination pouvait évoluer », confie-t-il. Il lisait et écrivait des poésies. Il écoutait Radioscopie, l’émission radio culturelle de Jacques Chancel qu’il considérait comme le maître de l’interview, ainsi que François Chalais, pour qui il avait une profonde admiration. Il se nourrissait des livres de ce grand reporter, dont Les chocolats de l’entracte. Un jour qu’il regardait la télévision avec son grand-père maternel, il n’avait alors que 14 ans, ce dernier lui dit avec le plus grand sérieux : « Tu seras journaliste quand tu seras à la télévision ».

Il ne croyait pas si bien dire lorsque des années plus tard Patrick abandonne ses études de danse classique, alors que Rosella Hightower, la directrice de l’école supérieure internationale de danse classique de Cannes, lui avait proposé de rentrer dans son ballet. Son désir de faire du journalisme l’emportait sur toutes ses passions. Mais lui qui pensait exercer dans la presse écrite se retrouve à faire un stage dans l’audiovisuel à Inter 3 (future FR3) en 1973. Et à 21 ans, le voilà propulsé devant la caméra à co-présenter le journal de 23 heures de TF1, aux côtés de Claude Brovelli, pour lire des brèves. Quand il sortait dans la rue, on le reconnaissait. Pour ne pas tomber dans le piège de la notoriété, il se disait que les gens se retournaient sur lui en raison de sa taille, et non parce qu’il passait à la télévision. « Très tôt, j’ai senti le sentiment d’avoir le regard sur moi à cause de ma taille, indique-t-il, avec amusement. La danse m’a appris à me tenir droit. La danse et le théâtre m’ont beaucoup aidé, à l’époque, à dépasser le complexe de ma grandeur. Je gère donc mon image depuis très longtemps ».

Patrick de Carolis note tout de même le paradoxe : lui, le jeune homme timide, issu d’une famille aimante et assez réservée, où l’on apprenait l’humilité et la discrétion, très éloigné du bling-bling, dansait et faisait du théâtre, et, une fois adulte, se voyait parachuté dans un métier audiovisuel où il faut être en scène, comme s’il recherchait l’exposition au public. Il l’analyse ainsi : « J’avais en moi un feu intérieur, une boule incandescente, qui appelait de temps en temps à ce qu’on ouvre portes et fenêtres pour que tout cela sorte. Peut-être que la scène m’aidait à sortir de la réserve dans laquelle cet adolescent était un peu enfermé »

Preuve en est que l’on peut être timide et se réaliser pleinement dans ses passions qui exposent autant le professionnel que l’homme. En se retournant pour la première fois sur sa vie, l’actuel directeur du musée Marmottan Monet peut juger du chemin parcouru. A-t-il accompli ce qu’il ne cessait de répéter à ses enfants : être dans sa vie à la fois des héritiers et des fondateurs ? Les ailes intérieures en donne des indices, s’il en fallait. Et si ce témoignage, à nu, offert par un homme aux ailes de géant, dont la discrétion coule dans les veines, était aussi une invitation à prendre le temps de se poser et de regarder à l’intérieur de soi ? Et si nous ouvrions, nous aussi, profondément, chaque fois comme si c’était la première fois, ces ailes intérieures qui battent le temps vrai ?

 

 



 

1 commentaire sur “Patrick de Carolis, les ailes de géant

  1. J’espère que je suis dans le bon cadre pour le commentaire consacré à Patrick de Carolis.
    Je reconstitue de mémoire… celui que j’ai perdu dans ma manipulation précédente.
    Bravo pour cet article qui donne envie d’en savoir davantage sur ce confrère. Mais, déjà je peux dire que j’aurais aimé travailler avec lui et pourtant j’ai eu de grands patrons comme Maurice Siegel, Jean Gorini ou Jacques Chancel…

    Bravo aussi pour le titre de l’article inspiré par l’Albatros de Baudelaire… qui reste un de mes poètes préférés, avec Victor Hugo…

    J’ajoute aujourd’hui un « Bravo d’honneur » pour la totalité de ce site qui lutte, comme Don Quichotte, avec courage et abnégation pour la défense de l’écrit.
    Mais c’est un beau combat et, je crois qu Don Quichotte est l’un des romans les plus lus dans le monde…

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