« Nous étions nés pour être heureux », Lionel Duroy

Extrait (page 105)

« Ils sont tous debout et ils se parlent par petits groupes, mais en s’écoutant mutuellement, il voit ça. C’est une chose nouvelle qu’il a découverte chez ses frères, une année plus tôt – cette façon particulière d’écouter que l’on trouve rarement dans la vie, comme si les mots avaient la même valeur à l’oral qu’à l’écrit. Nous sommes vieux, nous allons bientôt mourir et ils le savent, songe-t-il, alors les mots, comme les minutes, comptent désormais double. Rien de ce qui est dit dans une journée comme celle-ci ne sera oublié »

(Lionel Duroy)

Avis de PrestaPlume ♥♥♥♥

Avec « Nous étions nés pour être heureux », aux éditions Julliard, Lionel Duroy signe un récit psychologique passionnant. Il pose la question de savoir si un écrivain peut se nourrir de ses histoires de famille et de ses déchirements sans la nécessaire sublimation littéraire. Sujet brûlant d’actualité, « Orléans » de Yann Moix est le cas d’école que traite avec talent et nuances Lionel Duroy dans son dernier roman paru en août dernier. Son objet n’est pas tant de déterminer si Paul, le narrateur, dit la vérité ou pas dans sa « fiction autobiographique » que de s’interroger sur ses motivations d’élever les siens au rang de personnages réels, dont toute son œuvre littéraire est constituée. Pour ce double fictif de Lionel Duroy, quinze livres sont parus pour accoucher de son enfance, de la défaillance de ses parents et des travers de ses aînés, ce qui a entraîné une rupture brutale des relations avec toute sa famille. Trente ans plus tard, un déjeuner de famille offrira aux protagonistes l’occasion de s’expliquer. Si les arguments de l’un et des autres s’opposent, ils sont tous entendables et ne trancheront pas le sujet définitivement. Entre la liberté d’expression et le droit à la vie privée, la frontière est aussi fragile qu’un sentiment d’appartenance.

Paul est anxieux. Le journaliste et écrivain connu a convié à déjeuner ses frères et sœurs, ses neveux, ses enfants, sa première ex-femme, et même la seconde dont il ne s’est pas encore détaché. Ce sera un repas singulièrement mémorable. Pendant trente ans, il a été la bête noire, le vilain petit canard qui a créé un cataclysme en publiant son premier roman sur ses parents, qui, ce faisant, a trahi les siens, celui qu’on ne veut plus voir pour crime de lèse-famille. Paul a en effet utilisé ses souvenirs d’enfants meurtris – et donc l’histoire de ses parents et de ses frères et sœurs – comme matière à écriture pour la projeter dans le domaine public. Mais, ce jour-là, la réconciliation est en jeu. Tout se joue au cours de ce déjeuner qui va se révéler être celui de la résilience, où les principaux protagonistes – dont beaucoup sont parvenus à l’âge grisonnant de la sagesse – oseront enfin proférer leur vérité, accuser et plaider, s’empoigner avec des mots rudes, au sens chargé de ressentis et d’incompréhension, confronter leurs arguments, pleurer et rire, s’épancher pour mieux s’embrasser… et se pardonner. Mais qu’avait-il besoin de se faire publier ? lui demande une de ses sœurs. Pour Paul, ne pas aller au bout de la démarche aurait été comme se refuser le droit d’exister, un suicide ! Ainsi a-t-il sacrifié l’amour fraternel en voulant supporter la vie.

Dans ce roman, comme dans les précédents, Lionel Duroy se confond avec son narrateur joliment, intensément, violemment. Mais, à travers ce texte-là, l’auteur remarqué de « Chagrin » (prix Pagnol du roman d’enfance en 2010) reconstitue le parcours d’un homme aux prises avec son mal de vivre que l’écriture soulage et qui en même temps la justifie, mais aussi avec ses regrets d’être séparés des siens. Avec intelligence et sensibilité, « Nous étions nés pour être heureux » sonne comme un drapeau blanc qui serait agité au vu de tous pour renouer une discussion rompue. Les réactions des convives sont d’une brillante justesse. Les dialogues confinent au réel et renvoient à notre propre histoire. Le style sans fioritures, direct et cru, ménage la succession des confessions, où la brutalité des rancœurs dispute au réconfort du pardon. Un texte vibrant d’humanité qui met en exergue l’importance des liens familiaux, l’absurdité de laisser le silence couper ces liens pourtant infrangibles et la nécessité d’être soi, malgré soi, malgré les autres… quitte à provoquer un séisme familial. Renversant !

Nathalie Gendreau

Éditions Julliard, 22 août 2019, 222 pages, à 20 euros en version papier et 12,99 euros en version numérique.

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