« Mythologie et philosophie – Le sens des grands mythes grecs », Luc Ferry

 

Extrait

Dans la culture grecque, l’espoir est un malheur, une tension négative : espérer, c’est toujours être dans le manque, c’est désirer ce que l’on n’a pas et être, par conséquent, en quelque façon insatisfait et malheureux. Quand on espère la richesse, c’est qu’on est pauvre, quand on espère la santé, c’est qu’on est malade, dans tous les cas de figure, on est dans le besoin, le manque, de sorte que l’espérance est bien davantage un mal qu’un bien. Comme le dira plus tard Spinoza, il n’est pas d’espérance sans crainte, pas d’espoir sans une certaine angoisse, les deux sont inséparables, comme les deux faces d’une même réalité. »

 

Avis de PrestaPlume ♥♥♥♥

 

« La première conviction du crétin, c’est qu’il est intelligent : pourquoi chercherait-il la sagesse ? » (page 481), souligne non sans humour Luc Ferry, le philosophe auteur de « Mythologie et philosophie – Le sens des grands mythes grecs », paru chez Plon. Aussi est-il légitime de s’interroger soi-même : suis-je un crétin ou un philosophe ? La gageure est de taille ! L’audace du lecteur qui ouvre cet ouvrage de 575 pages pour s’y plonger corps et âme peut-elle être une piste pour le déterminer ? Quoi qu’il en soit, s’il ose, c’est une marche à rebours qu’il entreprend, car ce livre réveille les merveilles rêvées de l’enfance et le propulse dans une réalité d’adulte enfin décryptée et qui peut s’appliquer à soi, au quotidien. Le doigt dans l’engrenage des mythes fait tourner les pages sans plus se poser de questions existentielles sur ce temps chronophage qui nous manque tant pour approfondir le temps présent. En vérité, « être dans l’amour du présent, c’est-à-dire la réalité du présent ».

À l’appui de textes antiques et d’analyses de philosophes du XIXe siècle et contemporains, Luc Ferry rassemble dans cet essai l’origine et le sens des expressions qui ont perduré jusqu’à l’ère Moderne comme « La pomme de la discorde » ou « Toucher le pactole ». Mais sous ces beaux atours linguistiques qui titillent l’appétit du curieux insatiable se cache une plus grande richesse : les enseignements philosophes de la mythologie. L’auteur donne les clés de lecture et donc de compréhension sur ce qu’est la sagesse, cette nécessité de « passer de la vie mauvaise à la vie bonne ». L’une étant constituée d’hybris, c’est-à-dire de démesure, d’excès, d’arrogance envers les dieux, mais surtout envers la nature que l’homme cherche à dominer au lieu de s’en faire une alliée. Et l’autre étant nourrie de l’acceptation de la nature mortelle de l’homme, de son aptitude à l’affronter et de l’atteinte de la sérénité après avoir vaincu ses peurs. Voilà la sagesse primordiale révélée par les mythes et légendes.

Pour le bonheur du lecteur, Luc Ferry sort de la gangue scolaire des dizaines de légendes et mythes avec, à leur suite, des myriades de noms pour certains imprononçables, voire immémorisables. Il réussit pourtant à donner envie d’ouvrir cette boîte magique qui aurait pu prendre des allures de Pandore, s’il n’avait su apporter sa touche personnelle et moderne. Conscient de la confusion que peut générer la profusion des personnages mythologiques, il fait preuve d’une éclairante pédagogie, notamment en rappelant souvent les liens des dieux entre eux et avec les mi-dieux mi-humains.

Le philosophe apporte surtout des éclairages passionnants sur les légendes et mythes, dont la philosophie s’est inspirée, mais aussi les religions juives et chrétiennes, et la psychologie. L’auteur pointe ainsi des erreurs de compréhension sur certains mythes, comme celui d’Œdipe que le psychanalyste Freud a réduit en complexe. Le sens réel de ce mythe ne porterait pas sur le désir de tuer le parent pour coucher avec l’autre parent, puisque Œdipe ignorait qu’il avait épousé sa mère et avait tué son père. Selon Luc Ferry, un aspect aurait été laissé de côté dans l’interprétation du mythe : le fait que le coupable par ignorance s’est crevé les yeux, ce qui signifierait que malgré son intelligence il a été induit en erreur par les dieux, c’est-à-dire par le destin qui s’est joué de lui. En se crevant les yeux, Œdipe notifie clairement l’aveuglement de son cœur et de sa tête. Cette tragédie interroge, s’il le fallait, sur la part de liberté et la part du destin dans nos vies.

Avec pédagogie, conviction et passion, Luc Ferry nous offre sur un plateau d’argent un impressionnant trousseau de clés qui ouvrent des portes insoupçonnées de réflexion. Il suffit juste de « prendre le taureau par les cornes » et surtout de « suivre le fil d’Ariane » du plaisir pour ne pas se perdre dans le « dédale » des mythes qui ne « jouent pas tous les cassandres » ! Ainsi pourra-t-on cheminer le cœur léger sur ce sentier de la connaissance de soi et donc de l’autre avec soi, en harmonie avec soi et donc avec le cosmos. Peu importe le temps que ce voyage prendra, tant qu’on « habite le temps présent » sans se préoccuper du passé ni de l’avenir. Je ne sais pas vous, mais moi, je suis de ce grand et beau voyage !

Éditions Plon, novembre 2016, 575 pages, 21,90 €.



 

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