« Mon petit grand frère », l’inouïe transcendance de l’absence

THÉÂTRE & CO 

Avis de PrestaPlume  ♥♥♥♥♥

Critique éclair

À histoire inouïe, spectacle inouï. Quand la fiction autobiographique théâtrale prend le pas sur la réalité, c’est l’émotion qui étreint la gorge et libère la dopamine en vague déferlante. Dans sa dernière pièce « Mon petit grand frère », jouée en avant-première à Le Local (Paris XIe), Miguel-Ange Sarmiento se livre nu. Nu des secrets si lourdement gardés et nu des silences bruyants qui se fracassent contre la mémoire d’un enfant de deux ans. L’auteur et interprète de cette pièce intimiste, qui allie pudeur et puissance d’évocation, a patienté cinquante ans avant d’oser franchir le pas ce Noël 2019 et de demander à ses parents mutiques, prisonniers d’une douleur jamais pansée, de lui raconter la noyade de son frère aîné, dans le bassin près de chez eux, le 9 mars 1971, alors qu’il n’avait que deux ans. Ne sachant rien et doutant même de la thèse de l’accident, Miguel-Ange Sarmiento a grandi dans le manque du frère et d’explications, dans la culpabilité d’être celui qui reste, dans le silence d’un passé tenu secret par des parents inconsolables. Servi par un texte dense, équilibré et émouvant, le comédien nous raconte le drame familial et son désarroi d’être devenu transparent aux yeux de sa mère éplorée. Il nous livre aussi comment il lui a été impossible de grandir comme les autres garçons de son âge, dans l’insouciance, la joie et l’impertinence. Comment il est devenu un enfant raisonnable, puis un artiste écorché vif.

Résumé

Dans un jeu d’ombre et de lumière au théâtre Le Local, le petit Miguel-Ange est un enfant de deux ans qui s’amuse avec le beau camion de son grand frère, ce héros qui jouait avec lui naguère, avant sa disparition et la tristesse insondable de ses parents. Il ne comprend pas son absence, il s’attend à le revoir à tout instant. Sinon pourquoi sa mère mettrait-elle encore son couvert sur la table ? Tout en grandissant, Miguel-Ange n’a cessé de parler au frère absent, lui garantissant qu’il serait un gentil garçon, sage et obéissant. Il ne veut surtout pas créer de soucis à ses parents. Comme sa mère a constamment peur pour lui, il ne s’éloigne jamais de la place devant la maison, où il joue avec les filles, tandis que ses copains s’amusent au bord de ce bassin qui a englouti son grand frère et le bonheur familial. Il est un garçon raisonnable qui aimerait tant revoir sa mère sourire. Il l’aime tellement que l’adulte qu’il deviendra lui pardonnera de l’avoir enfermé dans ce rôle de « garçon raisonnable » à un âge où toutes les découvertes forgent la confiance en soi et la personnalité.

Pour approfondir

Si le pardon et l’amour sont le fil d’Ariane qui a empêché Miguel-Ange de perdre son âme dans le dédale du chagrin, sa fibre créatrice sera sa bouffée d’oxygène qui le rendra visible aux yeux du monde, avant de le devenir, enfin, aux yeux de ses parents. Sa vie d’artiste a été une lucarne ouverte sur un monde joyeusement bruyant et délicieusement vivant. Un monde où la culpabilité d’être celui qui reste se délestera d’un poids bien trop lourd pour les frêles épaules d’un garçonnet. Un monde qui l’aidera à se construire et à exprimer l’hypersensibilité qu’il a développée avec les épreuves. Certes, Miguel-Ange Sarmiento a vécu une enfance confuse, émotionnellement déstabilisante, freinant l’expression de sa véritable individualité. Mais ses épreuves ont développé chez lui l’amour inconditionnel, la générosité dans ses actions et ses pensées, l’attention extrême à l’autre. « Mon petit grand frère » est le résultat tangible d’une résilience aboutie et incarnée.

Cette résilience s’exprime tout au long de sa pièce entre alternance d’orages et d’accalmies. Miguel-Ange Sarmiento redevient ce petit garçon qu’il fut et rejoue le drame. Tout en intensité, tout en pudeur. Où le déchirement de l’incompréhension le dispute aux inquiétudes et aux suppositions. Dans une construction où la respiration fait corps avec la matière, les fragments éclatés d’un passé douloureux se rassemblent et s’emboîtent pour redessiner le roman familial à l’aune d’un présent réconcilié et serein. Par une interprétation juste et transcendante, le comédien revit dans ses chairs chaque mot prononcé de son récit, en conscience et en sensibilité. Loin de régler leurs comptes à ses parents, il répare le lien cassé de la parentalité tout en cautérisant une blessure profonde. L’homme qu’il est devenu revient sur ses sentiments encore vivaces du manque, de la solitude et du chagrin d’avoir été quasi-invisible. Comment grandir dans une famille éreintée par le chagrin, la douleur et la peur ? Comment se construire malgré tout et s’affranchir des chaînes du silence ?

De son écriture sensible et de son jeu ardent, Miguel-Ange Sarmiento nous a montré à voir et à comprendre son histoire. L’émotion palpable est à résonance multiple, balançant entre crudité et tendresse, entre force et légèreté, entre pleurs et sourires. L’artiste est seul sur scène, mais il la remplit de son regard attendrissant d’enfant perdu. La mise en scène de Rémi Cotta, qui parie sur la simplicité et la suggestion, le souligne avec discrétion. Elle cède la place aux silences et contient les colères. Elle est aussi soutenue par une musique qui a toute sa pertinence dans les différentes étapes de la tragédie. Quant aux lumières de Jacques Boüault, elles viennent tantôt caresser les instants fragiles, tantôt accompagner l’émotion dans ce qu’elle a de plus pure et intense. À voir, nous l’espérons, dès l’automne prochain, dans un théâtre parisien.

Nathalie Gendreau
©Nathalie Gendreau


Distribution
Avec : Miguel-Ange Sarmiento

Créateurs
Auteur : 
Miguel-Ange Sarmiento

Metteur en scène : Rémi Cotta

Création lumières : Jacques Boüault

Une création MAS Productions 2021
Avec le soutien 
du LOCAL et LES SOUFFLEURS DE SENS

Au théâtre de l’Archipel dès octobre 2021, au 17 Boulevard de Strasbourg, 75010 Paris.

Durée : 1 h

2 réflexions au sujet de “« Mon petit grand frère », l’inouïe transcendance de l’absence”

  1. Bravo mon Rajouti. Je sais que tu avais besoin d ouvrir ton coeur et tes tripes, et j j’espère que cette plaie ouverte s est un peu cicatrisée.
    Garde toujours ta gaieté, ton humour, et surtout ton coeur immense.
    J’espère voir ta pièce et je sais d avance qu’elle me fera pleurer. Nous avons ça en commun, la larme au bord de l oeil.🥰

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  2. La pièce de Miguel-Ange Sarmiento mérite certainement le déplacement. C’est ce que l’on ressent à la lecture de l’écrit que cette pièce a inspiré à Nathalie Gendreau. Sa critique nous rappelle que la maitrise du sens des mots et de leur assemblage est une récompense que la langue Française offre à ceux qui l’aiment « aujourd’hui plus qu’hier et bien moins que demain ». Merci Nathalie de nous montrer que « tout » peut être pédagogie. Comme quoi le confinement peut aussi avoir des effets bénéfiques en nous donnant du temps à consacrer à l’essentiel plutôt qu’aux futilités du progressisme. A méditer par chacun et par tous.

    Après ce préambule presque philosophique, place maintenant à l’émotion manifestement portée par le texte et le jeu de Miguel-Ange Sarmiento. La pièce offre bien plus qu’une « soirée au théâtre », elle donne la clé de l’armoire aux souvenirs à celui qui voudra la saisir. Magie du théâtre où l’on peut ressentir une émotion personnelle dans un espace partagé. Espérons aussi que le bonheur accordé au spectateur durant 60 minutes effacera « la culpabilité d’être celui qui reste » … depuis 50 ans. Fiction ou réalité ? Qu’importe la question face à une certitude: une seule larme peut devenir thérapie.

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