« Miroir de nos peines », Pierre Lemaitre

Extrait (page 398)
« La voiture Cahotait lentement dans le flot des fuyards qui était à l’image de ce pays déchiré, abandonné. C’était partout des visages et des visages. Un immense cortège funèbre, pensa Louise, devenu l’accablant miroir de nos peines et de nos défaites. »

« Miroir de nos peines », Pierre Lemaitre

Avis de PrestaPlume ♥♥♥

Avec son troisième opus fouillé et épique, Pierre Lemaitre achève son admirable chronique sociale couvrant la période des deux guerres mondiales. Entamée avec « Au revoir là-haut » (Prix Goncourt 2013) qui a mis en lumière les Gueules cassées avec l’incroyable arnaque aux monuments aux morts, cette chronique s’est complétée de Couleurs de l’incendie en 2018 qui abordait l’émancipation d’une bourgeoise dans la tourmente de la crise économique des années 30. Parachevant cette fresque romanesque, « Miroir de nos peines » offre une plongée palpitante dans la « drôle de guerre » qui a précédé la débâcle. Tel les feuilletonistes du XIXe siècle, l’auteur nous donne à revivre les grandes – et petites – heures de l’histoire par la lorgnette de personnages attachants par leurs bontés d’âme, mais aussi par leurs vices qui inclinent tout autant à la sympathie. Il nous donne à voir leur destinée chahutée par les événements et aussi à comprendre, à grands traits précis et circonstanciés, l’humiliation de la France qui a conduit à l’Exode. Secrets de famille et destins contrariés sont les deux moteurs de ce roman passionnant qui se déguste avec curiosité et gourmandise.

Résumé

Dans « Miroir de nos peines » réapparaît un personnage du premier volet : Louise, fille de Jeanne, la logeuse des fameux arnaqueurs. C’était la petite fille qui les aidait à fabriquer leurs masques. En avril 1940, Louise a trente ans, sa mère vient de mourir. Elle est désormais seule au monde, si ce n’est monsieur Jules, patron de La Petite Bohème, bar de Montmartre où elle prête la main au service après son travail d’institutrice. Un jour, elle se laisse convaincre par un vieil habitué qu’on appelle « docteur » de lui offrir sa nudité pour une somme rondelette. Serait-ce l’appât du gain, la curiosité ou les deux ? Peu importe ! Elle le retrouve dans une chambre d’hôtel où il se tire une balle dans la tête, devant elle alors qu’elle est nue. C’est le début des ennuis pour elle, mais aussi le coup final à un secret de famille. Au détour de son enquête sur cet homme, elle apprend que sa mère aurait eu un enfant avant elle, qui serait mort-né ou abandonné. Louise est bouleversée et abasourdie, elle qui aurait tant voulu pouvoir donner la vie ! Tandis qu’elle met toute son énergie à retisser les fils de son histoire familiale, la guerre éclate, s’enlise, puis penche en défaveur des Français. C’est l’inconcevable Exode qui va l’entraîner sur les routes dangereuses, où se côtoient héros et pleutres, saints et salauds. Faisant fi du danger, elle se plongera dans cette marée humaine pour retrouver l’homme qui est son frère.

Pour approfondir

En parallèle de l’histoire de Louise surgissent des personnages qu’on ne peut qualifier de secondaires tant leur personnalité est attachante et complexe. Nous suivons l’histoire de chacun, leur présent intriqué dans leur passé expliquant leur réaction face aux événements. Par chapitres très courts, on passe de l’un à l’autre ; on les découvre et comprend, et on finit par tous les aimer, même l’imposteur Désiré Migault qu’on découvre sous différentes identités. Tour à tour, il se fait passer pour avocat, médecin, préposé à la censure et à la propagande et surtout curé. Chaque fois convaincant et talentueux. Pierre Lemaitre dépeint des personnages dans leurs contradictions, à la fois héros et salauds selon les rencontres. Le portrait de cette société française, au moment le moins glorieux de son histoire, est édifiant. Il donne au romanesque du récit toute sa profondeur. Bien entendu, on devine que les chemins de ces personnages pris sur le vif vont converger vers un seul point, un lieu riche de symboles qui réuniront les désunis et donneront du sens aux désœuvrés. Où les contraires s’affrontent. Un roman à la fois drôle et tragique. Puissant et doux. Bref… la vie !

Nathalie Gendreau

Éditions Albin Michel, 2 janvier 2020, 232 pages, à 22,90 euros en version papier et 15,99 euros en version numérique.

1 réflexion au sujet de « « Miroir de nos peines », Pierre Lemaitre »

  1. Voilà un roman qui semble particulièrement utile en cette période de délitement de notre société. On y rencontre des hommes et des femmes, des vrais, et pas des consommateurs manipulés, décérébrés et, un jour prochain peut être, libérés ! (formulation inspirée par un fameux discours du Général de Gaulle).
    Utile, et aussi agréable, d’après la chronique de Nathalie Gendreau qui souligne les portraits attachants des personnages, les descriptions expliquées des situations et le récit de l’exode, cet épisode tragique de notre histoire pendant lequel nombre de nos aïeux se sont précipités sur les routes pour fuir le mal absolu qui approchait.
    Oui ! La Vie, la vraie, avec ses joies et ses drames vécus en réel… et pas racontés sur nos multiples écrans.
    Vive la littérature !

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