Michel Legrand, le musicien de l’éternelle jeunesse

 

PORTRAIT PASSION 

 

Les décennies se suivent. Les styles musicaux s’enchaînent. À peine Michel Legrand parvient-il au port du succès qu’il repart vers d’autres mers de la création, au bras de sa maîtresse de toujours : la musique. Une musique plurielle qui le possède et lui impose ses rythmes, et qui, sous la virtuosité de l’homme amoureux, est sublimée. La grâce est toujours fugitive, mais elle retient l’éternité. Une éternité à laquelle le public pourra goûter lors de deux représentations le dimanche 29 octobre prochain, au Théâtre de l’Atelier, à 15 heures et 20 heures. En pleine traversée mondiale pour son « Grand tour 85 », l’artiste a voulu cette parenthèse intimiste, comme une escale entre amis, baignée de ses plus grands airs arrangés façon jazzy. Pour PrestaPlume, il revient sur plus de quatre-vingts ans de vie commune avec sa musique.

 

 

Comme une pierre que l’on jette dans l’eau vive d’un ruisseau, la passion de Michel Legrand court sur le piano de son cœur et projette des airs tout en couleurs dans la mémoire de plusieurs générations. L’homme porte ses 85 printemps avec le sourire gourmand et l’œil pétillant. Le pianiste fête avec une énergie hors du commun 85 ans d’amour de la musique. Depuis début 2017, le virtuose aux trois Oscars sème ses mélodies aux quatre vents en autant d’étapes-concerts. Et, pris dans ce tourbillon de dates et de performances, dans lequel se sont insérés, au Grand Rex, les cinquante ans de la comédie musicale « Les Demoiselles de Rochefort », il s’est ménagé des haltes intimistes salutaires juste accompagné d’une contrebasse. « Piano Solo » en est une. Fin octobre, au Théâtre de l’Atelier, s’échapperont les notes légères et virevoltantes de quatorze titres connus (programme à la fin du portrait), sous influence jazzy, symbolisant l’époque foisonnante où le virtuose composait pour le cinéma français et américain. Michel Legrand aime les petites salles, elles lui donnent l’illusion d’être dans un jazz-club où il recevrait des amis. « Ainsi, je peux parler avec le public, on est comme en famille. En plus, c’est bon pour moi, ça me fait travailler mon piano », déclare en toute simplicité le génie à la renommée internationale qui s’entraîne, quoi qu’il arrive, deux heures par jour.

« J’ai absolument tout vécu ce que je voulais vivre. »

Musicien, auteur, chanteur, compositeur, arrangeur, chef d’orchestre, pianiste, producteur, réalisateur et metteur en scène, Michel Legrand a une carrière qui pourrait donner le tournis à un Derviche. « Quand j’ai terminé mes études musicales en 1952, je voulais tout vivre, se remémore-t-il. J’ai décidé de tout faire dans ma vie concernant la musique et j’ai absolument tout vécu ce que je voulais vivre. » Pour cela, il a une botte secrète. Il n’hésite pas à rompre les amarres au faîte de sa gloire pour ne pas se perdre dans son art et vivre d’autres aventures avec sa musique toujours en devenir. « Lorsqu’on fait la même chose pendant longtemps, on finit par se lasser, on finit par devenir pitoyable, remarque l’homme épris d’exigence. Alors, quand je ressentais cette lassitude, environ tous les dix ans, je changeais de discipline. »

Michel Legrand au Studio de Meudon

Dans les années cinquante, Michel Legrand démarre une carrière d’accompagnateur et d’arrangeur, puis devient un orchestrateur réputé dans l’univers de la chanson de variétés. Il travaille avec Yves Montand, Zizi Jeanmaire, Édith Piaf, Charles Aznavour et tant d’autres. Maurice Chevalier l’engage comme directeur musical et l’emmène en tournée aux États-Unis. C’est là qu’il fait la connaissance des plus grands musiciens de jazz moderne. En 1954, son premier album, I love Paris, qui propose des standards français arrangés en jazz, est un véritable succès international. En 1958, il enregistre à New York, Legrand Jazz, avec Miles Davis, John Coltrane et Bill Evans. Un album que l’on trouve encore dans les bacs aujourd’hui ! Bien d’autres suivront. Toute sa carrière, il travaillera avec les plus grandes célébrités de la chanson françaises, mais aussi américaines comme Franck Sinatra, Ella Fitzgerald, Jessye Norman, etc. 

Avec les années soixante apparaît la Nouvelle Vague pour laquelle il compose de nombreuses musiques de film. Il écrira par exemple pour Agnès Varda (Cléo de 5 à 7 en 1962), Jean-Luc Godard (Une femme est une femme en 1961), mais surtout Jacques Demy avec lequel il nouera une amitié forte de trente ans (Lola en 1961, Les Parapluies de Cherbourg en 1964, Les Demoiselles de Rochefort en 1967, Peau d’âne en 1970, etc.). Peu avant les années soixante-dix, il traverse l’Atlantique et s’installe à Los Angeles. Hollywood l’adopte sans retenue. Là, il compose la musique d’une centaine de films, dont certains sont couronnés par des Oscars ou des Golden globes. Parmi ceux-ci, la bande originale de L’Affaire Thomas Crown (1968) de Norman Jewison, dont la chanson Les Moulins de mon cœur est récompensée par un Oscar en 1969. D’autres périodes se succédent, jusque dans les années 2000, où il revient à la musique classique, notamment en écrivant des concertos. Pour la cantatrice Natalie Dessay, il compose un oratorio d’une heure sur « La vie et la mort d’une femme » (28 et 29 mars 2018 au Théâtre des Champs-Élysées).

Cette dernière période consacrée au classique et ce face-à-face avec son piano, qu’il vit comme un prolongement de lui-même, sont un retour aux sources de l’enfance. Des premières années qui s’égrènent tristes et solitaires. Alors qu’il n’a que trois ans, son père, qui est chef d’orchestre de variétés jazz, les abandonne, sa mère, sa sœur aînée et lui. Seul vestige de son passage, un vieux piano. Alors le petit Michel, pour tromper l’ennui ou vibrer avec ce père absent, pianote, et pianote sans fin. En écoutant les airs à la radio, surtout ceux de jazz, il retrouve les notes et les harmonies à l’oreille. À cet âge fragile, l’enfant montre un caractère résolu et intraitable. Ainsi, s’étant aperçu très tôt du monde impitoyable des enfants, les plus forts maltraitant les plus faibles, il refusera d’aller à l’école. Il apprendra à lire et à compter tout seul, chez lui. « Nous avons crevé de faim pendant l’Occupation, mais je n’en veux pas à mon père de nous avoir laissés. J’estime que tout le monde doit être libre. Il n’aimait pas les enfants, c’est tout. C’est même un bienfait de ne pas avoir eu un père qui vous impose ses choix, notamment musicaux, philosophe Michel Legrand, avec une désarmante sincérité. Comme ni ma mère ni ma grand-mère ne connaissaient la musique, j’ai pu suivre la voie et les classes que je désirais. C’est ainsi que je suis entré au Conservatoire national supérieur de musique de Paris, un endroit où l’on ne parle et où l’on ne pense que musique. J’ai trouvé des copains, des amis, des amours. C’était en 1942, j’avais dix ans. Ma vie a commencé à ce moment-là et mon enfance est devenue géniale ! »

« Je ne connais pas la peur de la feuille blanche. »

Michel Legrand, chez Macha Méril

C’est donc auprès de grands maîtres, comme Lucette Descaves, Nadia Boulanger, Henri Challan ou Noël Gallon, qu’il a acquis une technique infaillible. Une technique si hallucinante qu’elle donne à l’imagination tout le confort possible pour s’épanouir sans frein ni limite. « J’adore la création, s’anime l’artiste. Mon esprit est toujours en éveil, il s’amuse à jouer tout seul. Il m’impose des choses. Le matin, vous avez une feuille blanche, et vous savez qu’au soir, il va y avoir des tas choses écrites réjouissantes. Je ne connais pas la peur de la feuille blanche. » Michel Legrand se souvient d’une remarque de Jean Cocteau sur cette crainte immanente. « Dans le fond, disait le poète, la page blanche, la terreur de tous les créateurs, c’est faux. Un vrai créateur ne peut pas imiter, puisqu’il est original et créateur. Alors que lui reste-t-il à faire ? À imiter ! » Jean Cocteau venait de démontrer qu’une technique parfaitement maîtrisée, même sans imagination, permettait de créer en imitant. Un tel raisonnement, sublime et supérieur, ne pouvait que conforter Michel Legrand à travailler son art pour sillonner toutes les mers de la création, et les dompter jusqu’à apporter sa touche personnelle et… inimitable !

Mais où puise-t-il une telle vitalité ? La passion ! Celle de Michel Legrand pour la musique est totale, absolue, impérieuse, dévorante, merveilleuse. Elle ne s’est pas émoussée par la lassitude ou l’ennui, ni échouée sur les hauts-fonds de la gloire. Durant toutes ses années de cohabitation intense, la musique est restée une maîtresse, exigeante, mais fidèle. Elle charme ses journées et ses nuits, elle le connaît jusqu’au bout des doigts véloces. Et depuis leur rencontre en 1942, elle ne l’a jamais laissé tomber. Depuis, sa triste solitude d’enfant s’est muée en une solitude laborieuse et joyeuse. « Je n’arrête jamais, confie le pianiste, mais qui avoue adorer ne rien faire. Mon cerveau refuse de s’arrêter, je m’endors quand je suis épuisé. Je fais un métier de solitaire. » Une solitude amplement récompensée ! Par de multiples prix, par un public fidèle et reconnaissant, mais aussi par ce plaisir immense qu’il prend à jouer. « J’adore ce métier ! J’adore monter sur une scène et jouer du piano, j’adore la foule… Pourquoi m’en priverais-je ? Ça vous tient debout un homme ! Je n’arrêterai qu’à ma mort. Beaucoup de copains m’attendent là-haut, ils ont hâte que je les rejoigne. Moi, je leur dis que je ne suis pas pressé. J’ai encore envie de créer. »

Une énergie de vivre qui ne le quitte jamais.

Michel Legrand au Studio de Meudon

L’envie est donc toujours là, tenue par cette énergie de vivre qui ne le quitte jamais. Pour preuve, l’agenda très serré de sa grande tournée pour son 85e anniversaire et les projets à venir. Des concerts donc, qui déborderont sur l’année 2018, mais aussi des musiques de film. Il vient d’achever celle du film « Les gardiennes », de Xavier Beauvois, avec Nathalie Baye et Laura Smet, dont la sortie est prévue le 6 décembre prochain. D’autres partitions vierges l’attendent encore ! Bientôt, il réalisera son troisième film consacré à la musique, co-écrit avec Didier van Cauwelart. « L’histoire ne peut être encore révélée, mais elle est formidable », s’emballe l’artiste qui ne cesse de surprendre par son inventivité. Il a hâte de passer derrière la caméra. La première fois, c’était en 1988 avec un récit autobiographique dédié à sa mère, Marcelle. « Cinq jours en juin » relate leur périple Paris-Normandie de cinq jours en bicyclette, lors du débarquement de juin 1944. « Ce matin-là, je passais un examen de piano, se remémore Michel Legrand. C’est lorsque je suis rentré à la maison avec la Première Médaille de piano du concours du Conservatoire de Paris que j’ai appris la grande nouvelle. Seulement, ma mère était très inquiète, car ma sœur et ma grand-mère étaient en Normandie. Il n’y avait ni train ni autocar, alors juchés sur nos bicyclettes nous avons pris les chemins de traverse pour rejoindre la Normandie. Nous sommes arrivés sans encombre, malgré les convois allemands qui fuyaient et le mitraillage des avions américains. » Le fils avait promis à sa mère de refaire avec elle le voyage en voiture, en pèlerinage, mais la maladie l’a emportée. C’est pour tenir cette promesse qu’il a réalisé Cinq jours en juin, avec Annie Girardot et Sabine Azéma.

Pour clore cette liste à la Prévert des projets de Michel Legrand, notons une biographie enrichie, de 800 pages, à sortir très bientôt chez Albin Michel. Comme le titre qu’il avait trouvé pour sa première biographie Rien de grave dans les aigus, J’ai le regret de vous dire oui renferme la contradiction de tout, qu’il affectionne. À travers cet oxymore, Michel Legrand met à nu son œuvre, prolifique et rare, complexe et limpide, légère et profonde, et en dévoile toute la poésie qui l’a toujours guidé. À l’instar d’un de ses poèmes préférés de son ami Louis Aragon, « Je chante pour passer le temps », Michel Legrand joue du piano pour passer le temps. Le temps qu’un enfant de trois ans a su transcender pour créer sa vie de musicien de l’éternelle jeunesse, en conjuguant les harmonies au présent.


PROGRAMME MUSICAL AU THÉÂTRE DE L’ATELIER

« I will wait for you », du film Les Parapluies de Cherbourg
« La Valse des lilas », sa première chanson
« Un homme ordinaire », du film Le Passe-Muraille
« Watch what happens », du film Les Parapluies de Cherbourg
« What are you doing the rest of your life », du film The Happy Ending
« Summer me, Winter me », du film The Picasso Summer
« Yentl », medley, du film éponyme
« Summer of 42 », du film éponyme
« Oum le dauphin », du film éponyme
« How do you keep the music playing », du film Best F
riends
« You must believe in spring », du film Les Demoiselles de Rochefort
« His Eyes, Her Eyes », du film The Thomas Crown Affair
« The Hands of Time », du film Brian’s Song
« The Windmills of your Mind », du film The Thomas Crown Affair




 

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