« Mère Patrie », William Nicholson

 

Extrait

« Ed a froid. Son cerveau est indifférent à la scène, mais son corps ne l’est pas. Sa bouche et sa gorge sont sèches. Ses entrailles le trahissent. Il devrait fermer les yeux, mais ses yeux restent ouverts, sans rien voir. Il entend le cri des corbeaux dans les arbres sur les collines de l’autre côté du terrain de manœuvres. Un halo de lumière apparaît dans le ciel.
Il a conscience de la douleur aiguë que ses menottes lui causent aux poignets. Et il sait qu’à n’importe quel moment, il va faire dans son pantalon. Il serait capable de tuer pour une cigarette. Ou du moins de mourir pour une cigarette.
Il entend une forte détonation. Un coup de pistolet résonne dans la vallée. Une nuée de corbeaux s’envole dans l’aube naissante.
Le pistolet s’abaisse. L’obersturmführer s’en va. Les plantons reconduisent Ed à son bloc. »

 

Avis de PrestaPlume ♥♥♥

Du souffle épique et de l’absolu pour cette rentrée littéraire avec « Mère patrie », de William Nicholson. L’auteur prolifique américain revient avec un récit intense qui détaille les sentiments et l’Histoire avec la minutie d’un maître joailler. « Mère Patrie » est un bijou qui renferme bien des facettes passionnantes de la grande Histoire, ce qui donne un accent de vérité émouvant, et l’on se surprend à aimer les personnages, à vivre leurs souffrances et à partager leurs questionnements sur le sens de la vie. Fil rouge existentiel tendu jusqu’au craquement, mais à la tension savamment dosée pour poser les jalons du récit et en faciliter le dénouement. Un dénouement terriblement logique qui restitue aux personnages leurs places. Une place qui leur était dévolue et dont un destin capricieux les en a écartés, pour le plus grand plaisir des lecteurs.

À la suite d’une rupture difficile, Alice Dickinson veut connaître son passé pour mieux orienter sa vie. Enfant non désirée, elle a grandi avec un père absent qui lui révèle une fois adulte l’existence d’une grand-mère qui vit en France, Kitty. Alors elle part à sa rencontre pour en savoir davantage sur cette famille dont elle ne sait rien. Sa grand-mère, heureuse de découvrir qu’elle a une petite-fille lui raconte l’histoire de ses aïeux héroïques, comme sa passion pour Ed, commando de la Marine Royale, en 1942, un peu avant le débarquement de Dieppe (18 août), qui fut un désastre historique inutile et meurtrier des forces alliées. Malgré son comportement héroïque sur cette plage du carnage, Ed est fait prisonnier. Resté trois ans aux mains des Allemands dans des conditions psychologiquement dévastatrices, il ne pourra jamais reprendre une vie normale. Pour soutenir Kitty, qui est conductrice de l’ATS (Service territorial auxiliaire) pendant cette guerre, il y a Larry aux nobles sentiments et à l’âme d’artiste. Il aime secrètement Kitty, mais Ed est son meilleur ami. Alors… Les années vont s’écouler, les personnages vont se croiser, les trajectoires bifurquer, les cœurs battre et s’épuiser à aimer, les âmes s’éprendre d’absolu, pour une existence pleine de sens.

Cette fresque héroïque d’hommes et de femmes ordinaires prend à la gorge, et ne lâche pas sa pression jusqu’à la fin. La fluidité de l’écriture — et de la traduction — permet de s’immerger dans une époque dont les survivants aujourd’hui sont de plus en plus rares. William Nicholson aborde des aspects de l’histoire contemporaine peu connus, comme le débarquement de Dieppe. Ses recherches historiques permettent de reconstituer minute par minute cette opération prévue pour n’être qu’une répétition grandeur nature d’un futur débarquement décisif sur les côtes normandes. Aussitôt la guerre gagnée, place à la reconstruction des pays mais aussi des êtres en souffrance. Une autre guerre s’engage alors, celle de la survie contre les fantômes du passé. Puis l’auteur entraîne l’un de ses personnages dans les coulisses de la décolonisation de l’Inde avec Lord Louis Mountbatten, et l’on assiste à la création du Pakistan, dont les conflits d’alors résonnent étrangement avec ceux plus actuels. Passionnés d’histoires et amateurs d’exaltation des sentiments, ce livre est fait pour vous. Intelligent, accessible, c’est une mine d’informations et une évasion dans une autre époque merveilleuses.

 

 

Editions de Fallois, 23 août 2017,  460 pages, 22 euros.
Traduit de l’anglais par Anne Hervouët.



 

1 commentaire sur “« Mère Patrie », William Nicholson

  1. Merci pour cette grande fresque… et bravo pour le signalement de la traduction qui est souvent, et injustement, oubliée…

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