“Mécaniques du chaos”, Daniel Rondeau

 

Extrait

“Cette conversation permanente avec les morts m’a aidé à entrer dans l’éreintante complexité des vivants. Heureusement, je n’ai découvert que tardivement cette phrase de Shakespeare qui me perturbe de façon rétrospective: “Maudit soit qui dérange mes os”. Si je l’avais connue plus tôt, je le crains, mon existence en aurait été changée.

 

Avis de PrestaPlume ♥♥♥♥

Le 26 octobre 2017, “Mécaniques du chaos“, de Daniel Rondeau, se voit décerner le Grand prix du roman de l’Académie française. L’ouvrage est lourd, le contenu terrifiant. Trafics d’armes, de stupéfiants et d’arts, terrorisme, extrémisme religieux, querelles politiques, exodes de migrants, prostitution de luxe, pédophilie… C’est comme si l’engeance humaine s’était donné rendez-vous dans ces 464 pages. Ce thriller d’un réalisme édifiant donne à découvrir une fresque géopolitique enfiévrée, où chaque fragment de la mosaïque est consubstantiel de l’ensemble cacophonique du monde. À travers onze personnages principaux, vivant, agissant et se débattant dans les heures les plus sombres de l’Histoire en marche, l’auteur démonte et remonte en prose journalistique cette mécanique déréglée. En cause, les rancœurs franco-algériennes des massacres de Sétif en mai 1945 et la radicalisation des banlieues françaises due à la politique occidentale en Libye ou en Irak.

Sébastien Grimaud est un archéologue français réputé, résidant en Tunisie. Il n’a cessé de traverser le temps et les frontières pour oublier dans le travail un geste insouciant, commis peu après son mariage, qui a précipité par la fenêtre sa jeune épouse Valentine. Inconsolable, il passe sa vie à rechercher celle aux traits juvéniles qui la rappelle. C’est ainsi qu’il devient le Pygmalion de Rim, une adolescente tunisienne. Cette vie retirée consacrée à la recherche et à l’écriture va être bouleversée. Levent, le fils d’une ancienne connaissance turque, lui demande de l’aider à mettre en place un réseau de trafic d’antiquités en Lybie. Il feint d’accepter pour renseigner les autorités françaises.

À partir de là, les événements géopolitiques s’accélèrent, venant s’emboîter dans ce chaos qui s’organise à son insu tout en y participant. Il y a Habiba, une Somalienne adolescente rescapée d’un naufrage sur les côtes maltaises ; il y a Bruno, le flic français intègre et cocu qui se démène entre son enquête et ses déboires conjugaux ; il y a Harry, un adolescent orphelin sous la protection d’un chef de gang en banlieue parisienne, “Patron M’Bilal”. Et encore Jeannette, cette journaliste ayant intimement connu Kadhafi et Emma, une jeune femme qui se prostitue pour vivre. Il y a Moussa, haut dignitaire de l’État islamique et d’autres encore qui ne connaissent que la divine cruauté. Chacun d’eux a croisé ou va croiser le chemin de l’archéologue Grimaud, qui symbolise par sa narration l’aiguille aimantée de la boussole du monde qui a perdu le Nord.

À l’appui de son expérience journalistique et de sa qualité d’ambassadeur de France à Malte, épicentre du chaos contemporain, Daniel Rondeau a ouvert les vannes d’une écriture multiforme, imagée, sensible et réaliste, simple et efficace. Au confluent du reportage et de l’épopée, ce roman est d’une grande brutalité qui résonne en échos d’une actualité qui se nourrit de drames. L’intimité des vies et le désordre du monde s’y percutent, provoquant une sensation d’impuissance et de fatalisme. L’histoire aux ramifications complexes est si vivante et si fidèle à ce que la presse renvoie que l’on s’imagine lire un docu-fiction… à peine romancé. Les personnages sont fictifs mais ont des profils connus, et le lecteur est libre d’y apposer la personnalité (re)connue. Certes, il ne faut pas se perdre dans le parcours de ces dizaines de personnages qui se croisent et se détournent, qui conspirent et s’inspirent, qui aiment et trucident allégrement, au nom de Dieu et des siens. Avec Mécaniques du chaos, on s’immerge dans la crudité des événements mondiaux, on coudoie les petitesses humaines, on respire l’essence qui fait tourner le monde et non plus seulement ses vapeurs. Et l’on s’émerveille des paysages encore sauvages et des richesses culturelles inestimables… Un roman ambitieux et passionnant, à lire d’une traite… si possible !

Nathalie Gendreau

 

Éditions Grasset, 16 août 2017, 464 pages, à 22 euros.

 

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