« Mamma Maria », Serena Giuliano

Extrait (page 20)
« J’ai servi cinq cafés, emballé trois beignets à emporter, nettoyé mon frigo, essayé d’être le moins désagréable possible avec ma belle-fille au téléphone, nourri son fils convenablement, écouté deux fois « L’emozione non ha voce » en me servant du balai comme micro, dit à Luciano d’aller se faire voir quand il m’a invitée à changer de musique, réceptionné ma livraison du jour, mis en place les pizzette pour l’apéro de ce midi, hurlé à Lucia, la maraîchère, de me préparer mes légumes pour le déjeuner – je vais cuisiner un risotto aux asperges pour le déjeuner -, et j’ai balayé ma terrasse.
La matinée a été plutôt productive.
Je me demande ce que fait Sofia.
Elle est peut-être rentrée directement chez elle après être passée chez Franco ?
J’ai un étrange pressentiment. »

« Mamma Maria », Serena Giuliano

Avis de PrestaPlume ♥♥♥♥

Un an après le succès de « Ciao Bella », Serena Giuliano récidive avec « Mamma Maria », aux éditions Cherche Midi. Une nouvelle fois, l’Italie est mise à l’honneur, parée d’amour et de poésie, mais aussi d’engagement. L’auteure italienne nous projette dans un village proche de Salerne, au sud de Naples, où il fait bon respirer l’air méditerranéen sur la côte amalfitaine. Dans ce roman choral, nous suivons les pensées de deux femmes, Maria et Sofia, unies par leur culture et leur attachement mutuel, qui tentent de reprendre leur vie en main. D’un premier abord léger – sentiment provoqué par le plaisir charnel de l’auteure à décrire par le menu les plats et l’ambiance typiques de « Mamma Maria », le bar du village –, le roman commençant par l’histoire d’un amour en suspens emprunte un chemin inattendu, plus complexe, proche du réel. Dans une Italie qui ferme ses frontières aux migrants, une Lybienne nommée Souma, enceinte et mère d’un enfant âgé de deux ans, va trouver refuge dans ce village. Plus exactement dans le poulailler de Franco. Ce veuf octogénaire sans enfant se met alors en tête de les héberger, bien que sachant les opinions tranchées contre les migrants d’une majorité des habitants. Quels événements vont déclencher la découverte de cette « étrangère » ? Du bon sentiment, de la force de persuasion, de la fraternité, de la tolérance et un très bon moment de lecture.

Résumé

Mamma Maria est l’adresse incontournable du bar du village natal de Sofia. L’endroit, bruyant et chantant, est tenu par une personnalité hors du commun qui mène son monde à la baguette  : Maria. Elle est la patronne et personne ne cherche à le lui contester. Qu’on ne s’y trompe pas, elle les dorlote ses clients qu’elle connaît depuis des lustres, même si elle les rudoie gentiment, histoire d’entretenir son image sacrée de « mamma ». La seule qui subit ses véritables foudres est sa belle-fille, une avocate non originaire du village qu’elle ne peut souffrir. En revanche, elle aime Sofia. Elle ne cache pas sa joie de la voir enfin de retour de Paris. Ainsi va-t-elle pouvoir la remplumer avec ses bons petits plats… constitués le plus souvent de pâtes. En fait, Sofia a le cœur brisé. Dans le giron de son beau village et de ses habitants hauts en couleur, elle espère se guérir de son mal d’amour en remettant ses pas dans ceux de son passé. Mais c’est l’avenir qui l’attend de pied ferme. Il s’invite dans l’urgence, balayant toute la tristesse d’un coup. Le temps immémorial d’une douceur de vie à l’italienne, qu’elle est venue chercher, vole en éclats avec l’arrivée de Souma, une Lybienne qui fuit la misère avec son fils. Littéralement échoués dans un poulailler, ceux-ci vont être accueillis, cachés, nourris, logés… choyés, créant une chaîne de solidarité autour d’elle pour lui rendre sa dignité de femme et de mère.

Pour approfondir

L’Italie dans toute sa splendeur et ses rondeurs. Avec « Mamma Maria », ce sont les odeurs et les couleurs de la côte amalfitaine qui s’invitent chez soi. Toute la culture italienne s’offre au travers d’une histoire tissée de drôleries et d’émotions. D’une plume légère et lumineuse, Serena Giuliano croque des personnages au caractère bien trempé, presque tous féminins hormis le vieux Franco. C’est d’ailleurs l’histoire de deux femmes autour de l’exil et de la déchirure de quitter les siens. Sofia a fui Paris et son amoureux, car celui-ci ne se voyait pas vivre en Italie et n’avait aucune intention de rencontrer ses amis. Souma a fui la misère et la violence, bravant les dangers, pour se trouver une vie meilleure, ailleurs, dans une Italie du Sud réfractaire aux migrants. On aurait pu imaginer un roman choral avec Souma, mais l’auteure a préféré donner à entendre les pensées de Mamma Maria. Sans doute parce que c’est le soleil de la galaxie amalfitaine avec ses irruptions irradiantes et bruyantes autour duquel un village entier tourne. Que d’amour abrupt et bourru, teinté d’exigences et de générosité ! On s’attache à cette mamma, même si ses saillies verbales contre sa bru sont étonnantes par leur crudité et la répétition acharnée. À elle seule, c’est tout un roman… ou un poème !

Nathalie Gendreau

Éditions Cherche Midi, 5 mars 2020, 240 pages, à 17 euros en version papier et 10,99 euros en version numérique.

1 réflexion au sujet de “« Mamma Maria », Serena Giuliano”

  1. Etonnant ! Je n’ai pas lu le précédent livre de Serena Giuliano « Ciao Bella » qui évoque aussitôt le très beau chant révolutionnaire italien « Bella Ciao » qui dénonce le drame d’un pays face à l’envahisseur. « L’envahisseur », c’est justement le terme employé aujourd’hui par certains pour qualifier le problème des migrants, comme Souma la Libyenne qui est au centre de la nouvelle œuvre de Serena Giuliano. Nul doute que la compassion est un réflexe humain naturel, une solidarité qu’il convient d’honorer. Nul doute aussi que ce qui est naturel pour un être humain n’est pas toujours adaptable à l’échelle d’un Etat dont la faiblesse peut mettre en péril l’existence même du pays dont il a la charge. Poussé à l’extrême (manipulé?) cette compassion peut conduire à des extrémités dont l’histoire est pleine : les indiens d’Amérique, du Nord comme du Sud, les Serbes du Kosovo, les Berbères d’Algérie, bref, ils ont tous été remplacés par une nouvelle population déferlant pour des motifs parfois humanitaires mais aussi économiques ou financiers. A réfléchir. Mais revenons à la littérature et à la recommandation de Presta Plume pour ce très bon moment de lecture.

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