« Louise des Ombrages », Yves Viollier

Extrait (page 114)
« Ils n’ont jamais autant prié, aux Ombrages. Ils avaient dressé un autel sur le linteau de la cheminée, avec la statue de la Vierge de Lourdes et sa ceinture bleue, le crucifix sur pied en bois noir et la photo d’Athanase posée devant. Ils le fleurissaient et, tous les soirs, avant de monter se coucher, Adrienne, Louise, Amédée, Olympe, mémé Petite se rassemblaient. »

« Louise des Ombrages », Yves Viollier

Avis de PrestaPlume ♥♥♥♥

« Louise des Ombrages », paru aux Presses de la Cité, nous invite dans le sud de la Vendée, au Taillée, près de Chaillé-les-Marais, où les terres sont parcourues de canaux qui se transforment en îlots lors d’inondations. C’est « la Venise verte », un monde de silence et de solitude, dont les habitants se sont accommodés au fil des siècles au point de lui ressembler. En l’année 1936, ce lieu est le théâtre d’un drame inexpliqué  : l’artiste peintre Marie Renard (1908-1936), vouée à un avenir prometteur, est retrouvée morte avec son père, tous les deux asphyxiés à l’oxyde de carbone. Le double suicide provoque la stupeur des villageois et la réprobation du curé. Aimant broder des romans autour de faits réels, Yves Viollier s’est inspiré de ce fait divers pour tisser une fiction poignante qui ménage une fin entre douceur et violence, à l’image de la contrée. Le lecteur est pris en otage entre ces ombres et lumière, entre ce ciel et cette terre d’eau à l’horizon flottant. Par son talent de description, l’auteur nous fait aimer une campagne reculée aux couleurs changeantes que peint Louise Bernard, sa tragique héroïne. Il brosse avec sobriété et délicatesse une famille unie, aimante, peu à peu néantisée par la guerre 14-18 et ses conséquences, la faillite… et l’absolu de leur amour.

Résumé

À la maison des Ombrages, le silence des Bernard, ses propriétaires, est définitif. Les deux survivants d’une famille naguère prospère ont décidé de mourir main dans la main, allongés sur un drap, la tête reposant sur un oreiller dans la salle de bain. Anathase et Louise ont tout préparé avec minutie pour ne pas être sauvés et régler le devenir des Ombrages, une grande demeure qui se lézarde et mugit jour de grand vent. Il y a belle lurette qu’elle n’a pas résonné de rires et de joies. Le père et la fille y résidaient seuls, vivotant sur leurs derniers deniers. Jeune artiste-peintre, Louise gagnait un peu d’argent avec ses toiles. Son talent précoce lui avait même valu d’exposer dans les salons en compagnie des plus grands. Sa passion pour les paysages vendéens, qu’elle peignait exclusivement, ne l’a pourtant pas sauvée de ce naufrage. Son père était revenu de la Grande Guerre gazé, lui provoquant d’insoutenables maux de tête. Des cauchemars peuplaient ses nuits, à en hurler et à en désespérer sa fille. Au décès de sa mère, Louise a décidé de laisser son poste d’enseignante de dessin pour se consacrer à son père. Une décision lourde de conséquences pour son avenir, mais le sacrifice n’en était pas un. Son père était le centre de son monde.

Pour approfondir

Avec « Louise des Ombrages », Yves Viollier nous enchante par son savoir-faire de conteur. La véracité de cette histoire serre le cœur. L’auteur a imaginé une raison du double suicide autre que celle évoquée alors  : la vente de la propriété des Ombrages. Il ne résout pas le mystère, mais y ajoute son grain de sel en dévoilant un coupable secret de famille, claquemuré dans une propriété aux confins d’une région plus peuplée d’oiseaux que d’hommes. Devinant confusément ce secret, on se refuse à y croire tant l’auteur parvient à nous bercer, non pas d’illusions, mais de vagues à l’âme d’une beauté sombre et tranquille, telles les eaux dormantes des canaux. En retraçant le destin de cette famille qu’il a rebaptisée Bernard, Yves Viollier évoque le drame de la Guerre des tranchées d’où peu revenaient, l’effroyable peur au front et l’irrésistible envie de déserter après chaque permission, mais aussi les durs travaux des champs abandonnés aux mains des femmes, leur courage et leur espoir dans la conclusion d’un conflit qui n’aura que trop duré. Dans son récit, l’auteur met en opposition la lenteur du malheur à répétitions, annonçant une fin d’une implacable fatalité, et la propension vivace à l’amour d’une famille très unie. À un amour fusionnel entre un père et sa fille. Un bras de fer entre la vie et la mort qui vaut le détour par la Venise verte.

Nathalie Gendreau

Éditions Presses de la Cité, Collection Terres de France, 12 mars 2020, 300 pages, à 19 euros.

1 réflexion au sujet de « « Louise des Ombrages », Yves Viollier »

  1. Une fois de plus Nathalie Gendreau nous donne envie de plonger dans un livre et, cette fois, de découvrir un secret ! Mais en attendant ce plaisir toujours renouvelé, je salue deux autres qualités dans cette critique : l’évocation de nos anciens « poilus » de la guerre 14-18, gazés pour une France qui les a parfois oublié dans sa distribution de médailles, et puis la description de notre Venise Verte, tranquille, humaine, éternelle… par opposition à la Venise italienne, ville magnifique construite par des hommes qui se sont pris pour des Dieux mais dont l’œuvre s’achèvera un jour, comme l’Atlantide, au fond de la Mare Nostrum.

    Ces pensées un peu « tristounettes » sont vraisemblablement provoquées par le confinement qui actualise la dimension humaine face à une Nature que nous détruisons sans la comprendre, et qui de temps en temps résiste et, parfois, se venge !

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