« L’Été des quatre rois », Camille Pascal

Extrait (page 318-319)
« Thiers savait maintenant qu’il pouvait gagner la partie qui se jouait depuis quatre jours et sur laquelle il avait misé toute sa vie. À ses yeux, le pacte avec les Orléans était scellé. Il suffisait désormais de prendre de vitesse les barbons qui, au palais du Luxembourg, tentaient de sauver la couronne de Charles X et les jeunes fous qui, à l’Hôtel de Ville, rêvaient tout éveillés d’une Seconde république. Les premiers avaient un demi-siècle de retard, les autres peut-être un demi-siècle d’avance et, seul à avoir compris où devait s’arrêter en cet instant le balancier de l’Histoire, il comptait bien en devenir le grand horloger. »

« L’Eté des quatre rois », Camille Pascal

Avis de PrestaPlume « Coup de cœur »

Le confinement est propice au temps long, ce temps qui se savoure sans précipitation. Il permet de se jeter à l’assaut d’un poids lourd de littérature, au propre comme au figuré : « L’Été des quatre rois », de Camille Pascal, paru chez Plon. Cette fresque historique passionnante de 643 pages, à lire comme un polar, s’est vu récompensée par le Grand Prix du roman de l’Académie française 2018. En droite ligne des mémorialistes, cet agrégé d’histoire et haut fonctionnaire français signe un ouvrage d’une précision d’horloger sur la révolution de 1830 connu sous le nom des « Trois Glorieuses ». Il relate par le menu et par le prisme de nombreux personnages historiques (politiques, écrivains, journalistes, diplomates…) ce temps extrêmement court – un été caniculaire –, mais d’une intensité insensée, où le peuple français se soulève en juillet 1830 contre son roi Charles X. Par la convergence des manigances politiques et de la main malicieuse du hasard, Louis-Philippe d’Orléans, fils de Philippe-Égalité (le régicide ayant prononcé la peine capitale de son cousin Louis XVI), devient-il lieutenant général du royaume avant d’accepter, presque contraint et forcé, les deux héritages antagonistes de la monarchie et de la République… après l’abdication de Charles X, de son fils Louis XIX et de son petit-fils Henri V.

Résumé

« C’était une folie, mais le diable l’a fait réussir… », a dit Louis-Philippe 1er, une fois devenu Roi des Français. Certes, c’était une folie, mais à laquelle il a si peu participé… au début. Terré dans son château de Neuilly avec sa famille et ses fidèles, jusqu’au dernier moment il est resté observateur, en proie à de valses hésitations sur la conduite à tenir. Cette folie que le diable aurait fait réussir a été permise par l’impéritie de Charles X qui, sous l’influence des ultra-royalistes représentés par son Président du Conseil des ministres, le duc Jules de Polignac, a mis le feu aux poudres en promulguant des ordonnances, le 26 juillet 1830, prétextant « la sûreté de l’État », comme la Charte constitutionnelle de 1814 l’y autorise, pour se reconstituer une majorité parlementaire. Elles suspendaient la liberté de la presse, dissolvaient la Chambre des députés alors que celle-ci fraîchement élue ne s’était encore jamais réunie et réduisaient le nombre de députés d’opinions plus libérales à 258 (contre 428), en écartant la patente pour le calcul du cens électoral.

C’est un coup de tonnerre inconséquent et inutile qui coûtera la couronne à ce bigot tant aveugle qu’aveuglé qu’est Charles X, car ces ordonnances restreignaient cette chère liberté que les Français – et notamment les 60 000 bourgeois habilités à voter – avaient arrachée à Louis XVI dans le sang de la Révolution de 1789. La colère de ces électeurs (ayant acquis le droit de vote sur la base de leur revenu), mais aussi des commerçants, industriels, banquiers et des étudiants, enfla de salons en alcôves, de rédactions en conciliabules. L’indignation ulcérée des journalistes, par la voix d’Adolphe Thiers, un jeune patron de presse aux grandes ambitions politiques (président de la République 1871-1873), teinte de révolte l’encre de son journal « Le National », en dénonçant un coup d’État, qui ragaillardit la haine des Parisiens contre son roi. Les émeutes mutilent Paris et ses trésors et font couler le sang entre les pavés déchaussés. L’histoire est en marche, mais sans connaître encore sa feuille de route. Entre la Royauté que les uns tentent de sauver et la République que les autres escomptent réveiller, certains choisissent l’entre-deux, dont l’illustre Talleyrand, « serviteur fidèle à tous les régimes ».

Pour approfondir

« L’Été des quatre rois » est un bijou d’orfèvrerie qui donne l’heure et la température d’une époque et des événements de Juillet 1830, à la pensée et aux trahisons près. Dans une langue ultra soignée, parée d’une impertinence très digne, le plus fourbe des crocs-en-jambe oratoires est d’une saveur des plus raffinée. Certes, le dictionnaire est notre meilleur ami, mais le bel esprit qui se dégage de l’écriture allège la contrainte d’une vérification linguistique et nourrit le plaisir, qui ne se dément pas jusqu’à la fin. Ancien directeur de la communication du groupe France Télévisions, avant de prêter sa plume caustique au président Nicolas Sarkozy, Camille Pascal a revêtu la charge du laborieux et méticuleux métier de mémorialiste pour notre plus grand bonheur. Il croque les différents personnages qu’il met en scène avec une précision historique et une passion telle qu’ils en deviennent vivants. Par cette écriture vive et accrocheuse, il fait de nous, ses lecteurs, des contemporains du Roi et des grands de la Cour résidant à Saint-Cloud, du fringant La Fayette âgé de… 73 ans, du banquier Laffitte, de Thiers et de son accent méridional moqué, du méprisé Marmont, chargé de mater la révolte, mais aussi des écrivains Hugo, Stendhal, Dumas, Chateaubriand, Vigny. Révélant moult détails sur leur personnalité, il nous les livre en pâture dans leur simple appareil d’homme. De l’Histoire comme on aimerait tant en lire.

Nathalie Gendreau

Éditions Plon, 30 août 2018 et 14 août 2019 en poche, 672 pages, à 22,90 euros et 10 euros format poche.

1 réflexion au sujet de « « L’Été des quatre rois », Camille Pascal »

  1. Et si le temps long était en fait le « temps intelligent », celui où l’on cesse de se « préoccuper » pour enfin s’occuper. Si oui, alors vive le confinement qui l’autorise malgré la colère pré-révolutionnaire provoquée par les « ordonnances » promulguées par l’équipage de ce bateau-ivre nommé « France ». Mais revenons à la littérature et à l’ouvrage si bien choisit par Nathalie. Par profession, je connaissais Camille Pascal, mais pas son livre publié récemment… et que je place en tête sur ma liste des futurs achats. Cette période de l’Histoire, souvent citée en référence par Eric Zemmour, souligne en effet souvent son analogie avec notre époque.

    Et des analogies il semble y en avoir beaucoup et j’invite tous ceux qui intéressent à l’évolution de notre société à les découvrir . Mais je n’en retiens qu’une : le cens électoral qui déterminait le droit de vote et donc, aujourd’hui, le Pouvoir du peuple. Et ce « cens » était surtout basé sur la fortune ce qui écartait du Pouvoir une bonne partie du Peuple et de la Bourgeoisie.

    Quelle analogie avec notre époque où le pouvoir excessif de l’argent (le dollar ou le Veau d’Or ?) est de plus en plus dénoncé par nombre d’hommes politiques et intellectuels de tous bords.

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