« Les Riverains », Corinne Atlas

Extrait (page 76)
« La porte vitrée de la loge s’ouvrit avec fracas sur la baby-sitter des enfants du troisième étage, les Middle, un couple d’Anglais immenses et bien élevés, que Nora avait quelquefois croisés dans l’ascenseur. La jeune fille déposa sans hésiter les deux gamins à demi endormis sur le sofa, expliquant d’une traite à Ruben qu’elle devait rentrer chez elle à Noisy-le-Sec parce que Paris subissait une attaque et qu’elle n’était pas parisienne, alors elle n’avait aucune raison de rester ici plus longtemps, d’ailleurs son petit copain Karim allait l’attendre à la sortie du RER. Puis, sans un regard pour Nora, elle dévala les escaliers. »

« Les Riverains », Corinne Atlas

Avis de PrestaPlume ♥♥♥♥

Critique éclair

Les nouvelles éditions Herodios (le héron en latin) viennent de faire paraître leur premier roman, « Les Riverains », de Corinne Atlas. Dans son troisième livre, l’auteure projette sa fiction dans un passé récent dont les cicatrices sont encore vivaces. Le 13 novembre 2015, cinq résidents d’un vieil immeuble se retrouvent confrontés à l’horreur de cette nuit marquée par une série d’attaques terroristes visant Paris, dont Le Bataclan. Les habitants ne se côtoient pas, au mieux ils se saluent en se croisant, au pire ils s’ignorent poliment. Sauf le concierge portugais, Ruben, qui prend très à cœur son travail, cherchant à rendre la vie de chacun plus agréable. Ainsi ce soir-là est-il fier d’avoir fait une nouvelle acquisition  : un paillasson-brosse, très chic, mais à peu de frais, pour égayer l’entrée. Il est loin de se douter que sa soirée de tranquillité dont il se réjouissait par avance allait être compromise et que sa vie en serait définitivement changée. Tout en douceur et pudeur, usant de l’horreur comme d’un miroir ou d’un écho, Corinne Atlas donne à ressentir le cataclysme produit en chacun des personnages et des répercussions pour le reste de leur vie. Astucieux et puissant !

Résumé

Ruben est concierge dans un immeuble dans l’Est parisien, près du canal Saint-Martin, en face du Bataclan. Il y travaille depuis vingt-cinq ans, ayant succédé à sa tante Fernanda. C’est un homme serviable, réservé, sans histoires, qui vit seul dans sa loge. Reine est la propriétaire de cet immeuble, elle ne sort que rarement. Depuis le départ de son mari vers d’autres cieux, elle passe ses jours et ses nuits devant la télévision, avec pour seuls compagnons des chips et du whisky. Elle a bien une famille, mais ils ne se voient guère. Nora est une adolescente qui a le cœur brisé. À la disparition de sa mère, son père et elle ont quitté leur coin de verdure en banlieue pour emménager à Paris, dans ce quartier « branché » toujours en effervescence, qu’elle ne peut souffrir. Ce soir du 13 novembre, elle dîne seule, son père urgentiste est de garde. Gabin vit en couple avec Camille, qu’il n’aime plus. Il a rencontré Etsi, une danseuse libanaise. Il veut rompre, mais ne sait comment. Il hait sa lâcheté, sans se résoudre à faire le premier pas vers la séparation. C’est d’ailleurs cette lâcheté qui le pousse à refuser d’accompagner Camille à l’anniversaire de sa meilleure amie. Il prétexte un impératif de travail pour s’y soustraire. Dans l’attente de regagner son appartement, il surveille son départ dans un café, devant l’immeuble. Là où, dans quelques minutes, la mort va surgir d’une voiture.

Pour approfondir

Dès les premières pages de son roman « Les Riverains », Corinne Atlas adresse une vibrante déclaration d’amour au quartier de l’Est parisien. L’atmosphère est rendue à la perfection. On entend presque le brouhaha des conversations, le tintement des verres, la musique qui s’échappent des estaminets. L’insouciance habite le quartier, le plaisir du partage également. Cette douceur de vivre s’exprime d’autant plus, dans une crudité à fleur de peau, qu’elle ne laisse aucune place à l’ambiguïté sur l’avènement du drame. L’attentat en suspens crée cette attente insoutenable, également renforcée par la minutie qu’use l’auteure pour cerner ses personnages et les ancrer dans cette réalité ante terreur. L’astuce narrative de Corinne Atlas, également auteure dramatique et scénariste pour la télévision, est de nous donner à connaître l’intimité de ses cinq personnages qu’elle brosse dans leur quotidien. Ils sont ordinaires, avec des préoccupations et des envies. Le lecteur pénètre leurs pensées, alternativement, et se construit une représentation de leur être avec toute la chair d’une vie. Ce ne sont pas des héros, mais des hommes, des femmes, des enfants que l’horreur va emporter sans ménagement dans son tourbillon de peur et de panique. Ils agiront en conscience ou pas, face à ce drame collectif inconcevable qui aura réussi à rapprocher des individualités dans une solidarité instinctive. Tels des éclats de vie salvateurs pour conjurer le spectre de la mort. Qu’ils se soient distingués ou pas, leurs lendemains en seront irrémédiablement différents.

Nathalie Gendreau

Éditions Herodios, 5 mars 2020, 208 pages, à 18 euros.

1 réflexion au sujet de « « Les Riverains », Corinne Atlas »

  1. Voilà un roman intéressant à plus d’un titre : il traite d’un événement dramatique de notre histoire, la « boucherie  terroriste » du Bataclan, il nous fait connaître un quartier méconnu de Paris, le 11ème arrondissement qui a su conserver le charme d’autrefois, et il a inspiré cette critique de Presta plume ce qui est devenu une référence dans le milieu littéraire…

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