“Les nœuds au mouchoir”, pour ne pas oublier d’aimer

 

THÉÂTRE & CO 

 

Avis de PrestaPlume ♥♥♥♥♥

 

 

Fin décembre 2017, au Palais des Glaces, le rideau tombera définitivement sur Les nœuds au mouchoir, une aventure théâtrale intense, alternant situations cocasses et moments poignants. C’est la troisième saison, et pourtant chaque fois, l’engouement est au rendez-vous pour cette comédie douce-amère de et avec Denis Cherer. Cette année, l’engouement se pare d’une solennité émouvante et reconnaissante avec l’annonce d’Anémone, lors du Festival d’Avignon, de quitter le métier à la fin de l’année. Pour son dernier rôle, cette comédienne inclassable, à la gouaille si reconnaissable, compose une majestueuse Augustine, une vieille dame grognonne atteinte de la maladie d’Alzheimer. Éloquente dans ses oublis et touchante dans ses souvenirs, Augustine émeut et devient, en l’espace d’une soirée, tous les grands-parents et parents qui s’en sont allés ainsi, dans l’oubli de soi et de sa famille. Denis Cherer s’est inspiré de ce qu’il a vécu, avec son frère Pierre-Jean, auprès de leur mère pour aborder les conséquences qu’implique cette maladie et la difficulté de prendre les bonnes décisions pour l’être cher. La mise en scène d’Anne Bourgeois s’est accordée à la justesse de ce texte, en aménageant entre les passes d’armes des frères ennemis des silences essentiels aux fulgurances de la confusion qui s’intensifie.

Daniel (Denis Cherer) et Jean (Pierre-Jean Cherer) sont deux frères opposés en tout : l’un remplit son agenda, l’autre pointe au chômage ; l’un est pragmatique et pressé, l’autre est rêveur et fauché. Avec le temps, c’est une franche détestation qui s’est installée entre eux. Leur seul point commun est leur mère Augustine, à laquelle ils rendent visite à tour de rôle pour ne pas se rencontrer. Mais voilà que Daniel se trompe de jour. Une erreur que ne peut plus appréhender Augustine qui s’enlise chaque jour davantage dans la confusion, les trous de mémoire et les discours fantaisistes. Entre l’évitement et la confrontation, les deux frères tanguent dangereusement. C’est grâce à leur mère Augustine qu’ils ne sombrent pas dans l’irrémédiable. Ils perçoivent bien la dégradation de sa santé mentale. Seulement, chacun a une manière différente de concevoir l’avenir. Daniel entend la protéger dans une institution médicalisée, Jean souhaite la maintenir à son domicile le plus longtemps possible pour tenir une promesse qu’il a faite sur le lit de mort de leur père. Entre altercations et confidences, c’est le reflux d’un passé agonisant dans l’esprit de leur mère qui ressuscite, presque malgré eux, et qui, sans les réconcilier vraiment, les réunit de nouveau. Ainsi pourront-ils faire front commun pour offrir à leur mère, lucide sur ce qu’elle n’est plus, un havre de sécurité. 

Les nœuds au mouchoir est une pièce sur l’un des pires fléaux de notre société qui efface tous les souvenirs au point qu’aucun mouchoir ne pourrait être assez grand pour contenir tous les nœuds de la mémoire. La maladie d’Augustine est au stade de cette étrange frontière qui autorise des allers et des retours entre la confusion et la lucidité. Les retours à la réalité se font avec ces ratés dans le moteur qui provoquent des quiproquos prêtant à rire ou à sourire, mais auréolés d’une tristesse infinie. Cette atmosphère ambivalente prévaut tout au long de la pièce qui se distingue par sa grande humanité. N’osant rire de peur d’en pleurer pourrait qualifier le sentiment prédominant de la salle qui oublie de rire devant la tragédie qui se noue. Et pourtant le rire est là, il joue à cache-cache avec nos émotions, au détour de remarques bien senties d’Augustine, ou des exaspérations des frères qui se cherchent des poux avec panache, ou des discussions mélodieuses avec une pigeonne qui a squatté le balcon.

Les Augustines sont légion, et le drame vécu par les familles ne s’atténue qu’avec le temps. Avec cette position d’en rire, l’auteur ne dédramatise pas, il allège. Il met des mots derrière la colère, les frustrations, l’impuissance et la douleur. Et, grâce à la finesse et l’intelligence de l’écriture, ces mots étouffés diffusent un rire qui panse. Toutes ces subtilités, Anémone les retransmet avec un jeu complexe, entremêlé de joies enfantines, de peines véritables et d’égarements attendrissants. Augustine est un rôle magnifique pour cette comédienne qui n’a pas son pareil pour susciter l’éventail des émotions, profondes et authentiques. Ce grand écart entre Le père Noël est une ordure et Le Grand chemin, peu l’ont fait avec autant de souplesse et de réussite. Les frères Cherer mettent à profit leur complicité pour donner à voir ces deux frères de fiction qui s’entredéchirent avec la véhémence de l’amour incompris. Les nœuds au mouchoir n’est pas que la dernière occasion d’admirer Anémone dans un rôle taillé pour son immense talent, c’est aussi une plongée dans un bain de tendresse et de réconfort. Un hymne à ceux dont le souvenir ne s’effacera jamais.

Nathalie Gendreau 

 

 



« Les Nœuds au mouchoir »
 
Distribution
Avec : Anémone, Denis Cherer et Pierre-Jean Cherer.

Créateurs
Auteur : Denis Cherer
Mise en scène : Anne Bourgeois
Décors : Olivier Prost

Produit par Temps Libre Production
Producteur délégué : Christian Amiable

Tous les mercredis, jeudis, vendredis et samedis à 19h15. Matinée les dimanches à 15h30 à partir du 29/10, jusqu’au 31 décembre 2017.

Au Palais des Glaces, 37 rue Faubourg du temple, Paris 75010.

Durée : 1h20.

 




 

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