« Les Meilleures intentions du monde », Gabriel Malika

Extrait (page 97)
« Christophe fuyait la communauté française de Dubaï, en majorité constituée d’ingénieurs des travaux publics qui s’évertuaient à créer un monde parallèle, une France au soleil. Ils vivaient aux Emirats, mais c’eut été la même chose au Cap ou au Brésil. Ils s’intéressaient peu au monde qui les entourait. Ils n’étaient que de passage. Ils resteraient deux ou trois ans, tout au plus, puis ils partiraient sur d’autres chantiers, en Asie ou ailleurs. Juste le temps de faire quelques campings dans le désert, de s’acheter une voiture de luxe et d’apprendre à dire bonjour et merci en arabe. »

« Les Meilleures intentions du monde », Gabriel Malika (éd. Intervalles)

Avis de PrestaPlume ♥♥♥

Du petit village de pêcheur créé au XVIIIe siècle, Dubaï a écrit son mythe à l’or noir. Au fil des années et des projets architecturaux pharaoniques, la capitale des Émirats arabes unis s’est enrichie, se déployant dans la démesure, la grandeur et le faste, repoussant sans cesse les limites du désert et de la mer Persique. Depuis son jaillissement, cette oasis de verre et de béton attire comme un aimant toutes les nationalités. À l’occasion de l’exposition universelle de Dubaï, qui s’achève le 31 mars 2022, « Les Meilleures intentions du monde » (éd. Intervalles) reparaît en édition de poche. Témoin privilégié de ce rêve fou devenu réalité sidérante, Gabriel Malika nous livre dans ce roman à suspense et immersif une vision critique, personnelle et passionnée, toujours d’actualité. L’auteur prend le prétexte d’un événement imprévisible et destructeur pour dépeindre dix figures représentatives de la population cosmopolite de cette ville arabe où l’argent coule à flots… pour qui sait entreprendre. On y saisit les enjeux financiers et culturels de cette capitale qui fait office à la fois de carrefour, où transite tout ce qui peut être vendu et acheté, et de symbole d’un monde arabe en mutation. Une visite guidée en mots et en images éloquente !

Résumé

À Dubaï sur le détroit d’Ormuz, une croisière, un cataclysme climatique. Organisée par un riche homme d’affaires à l’issue d’un tirage au sort, cette croisière audacieuse, car proche des côtes iraniennes, était une première. Les heureux gagnants provenant des quatre coins du monde, mais habitant à Dubaï, ne pouvaient imaginer qu’ils vivraient une expérience traumatisante, qui allait changer non pas la face du monde, mais leur perception de la vie, de son sens, de sa vacuité, de sa grande fragilité aussi. Rescapés grâce à cette croisière, mais ébranlés par le choc ou la mort des leurs, ils seront interviewés par un jeune photographe français réputé, installé à Dubaï depuis plusieurs années et adoubé par les plus riches familles émiraties. Architecte designer en France, il avait tout quitté pour rejoindre Djeddah, où faire fortune était à portée de mains et surtout d’idées. Las « que l’appât du gain ait raison de leur éthique », il avait cédé ses parts à son associé arabe, puis était parti pour l’eldorado clinquant de Dubaï. Fasciné par le charme des Émiraties, dont les yeux sous la burka le transperçaient et l’émoustillaient, il s’était mis en tête de les photographier méprisant le danger, transgressant l’interdit. Investi et créatif, il avait percé et s’était fait un nom et des connaissances influentes qui le propulsèrent professionnellement, jusqu’à ce jour fatidique où la vie dubaïote chavira.

Pour approfondir

Jusqu’au bout, le suspense du roman « Les Meilleures intentions du monde » est tendu comme un fil de fildefériste au-dessus de ce détroit d’Ormuz. À la fois drôle, délicieusement provocant et palpitant, il est aussi une introduction fine et critique aux mœurs des Émirats arabes unis, des conditions de vie des habitants, qu’ils soient riches ou ouvriers migrants. Ayant traversé le Moyen-Orient de long en large pendant près de dix ans, Gabriel Malika fait vivre à son personnage principal sa propre expérience, ses émois et ses ressentis. Par ce biais, il soulève par petites touches le voile de la culture émiratie, de ses nombreux interdits, mais aussi des tentatives de la jeunesse et surtout des jeunes femmes de s’affranchir des contraintes liées à leur sexe. À travers le parcours des dix rescapés, c’est un travail précis d’investigation qui transparaît. La psychologie des personnages, la variété du vécu, l’ambivalence des sentiments. Tout résonne vrai, même si ces personnages peuvent être bâtis sur des fragments de vie de plusieurs personnes. L’atmosphère, les traditions, la religion, la complexité et les émotions des habitants de cette mégalopole cosmopolite sont autant de phares éclairant la face cachée de Dubaï. « Les Meilleures intentions du monde » est une belle invite à se rendre à l’exposition universelle de Dubaï, dont le thème est « Connecter les esprits, Construire le futur ». Un programme qui résonne opportunément avec l’esprit du roman.

Nathalie Gendreau

Éditions Intervalles, 8 octobre 2021, 368 pages, à 9,90 euros (format poche).

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