« Les ecchymoses invisibles », quand la fiction s’invite dans le réel

THÉÂTRE & CO 

Avis de PrestaPlume  ♥♥♥♥♥

Critique éclair

Les violences conjugales ne sont pas un mythe. Elles ont de tout temps existé. « Les ecchymoses invisibles » n’est pas qu’une fiction donnant à comprendre le mécanisme de l’enfer d’une épouse ligotée mentalement par les maltraitances psychologiques de son conjoint, c’est aussi le témoignage brutal et poignant d’une réalité trop répandue que l’auteur Djamel Saïdi met en scène au Théo Théâtre, jusqu’au 30 avril 2020. Après cinq nominations aux P’tits Molières 2018, l’actualité tragique de son sujet et l’intensité éprouvante du jeu des acteurs rendent une nouvelle fois la pièce éligible aux P’tits Molières 2020. C’est une bonne nouvelle pour La Déesse Compagnie, dont la vocation est de produire des « fictions documentaires », où le vrai tient une place prépondérante afin de contribuer à la dénonciation de ces violences invisibles qui anéantissent, à petit feu et sans marque sur le corps, toute personnalité, tout sentiment d’amour propre, toute réaction salvatrice.

Résumé

Ce soir, il n’y a plus d’issue pour Corinne (Emma Dubois). Après 24 ans d’union toxique, durant laquelle la perversité du mari (Éric Moscardo) s’est épanouie sans état d’âme, enserrant sa famille dans un étau de terreur et d’emprise, elle doit se libérer de son asservissement mutique et résigné, du chantage affectif qui la tient muselée. Vidée peu à peu de sa dignité, que les colères fulgurantes de son mari ont anéantie, il est urgent, impératif, vital, pour Emma d’agir. Si elle ne le fait pas pour elle, elle le fera pour ses deux filles qu’elle n’a pas pu protéger « du monstre de la tour dorée ». Ce soir-là, une terreur indicible la submerge  : féru d’aviation, Michel a invité son collègue du commissariat pour lui montrer ses nouvelles maquettes. Il avait chargé Corinne de faire les courses et de préparer le cocktail dînatoire. Mais elle avait fui le supermarché, la honte aux trousses. N’ayant que 50 euros hebdomadaires de dépenses autorisées, elle avait dépassé la facture de 14 euros et la caissière avait refusé de défalquer des articles. La honte associée à la crainte de la réaction de son mari est le déclic qui la fera prendre une décision. Irrévocable et salvatrice  : elle doit le quitter, par tous les moyens possibles, coûte que coûte, même au prix d’une vie. Elle fera tout pour que ce ne soit pas la sienne.

Pour approfondir

L’instinct de survie serait-il le seul rempart à ces violences ? Comment est-il possible de se laisser enfermer dans une relation aussi nauséabonde qui tue toute parcelle de volonté ? « Les ecchymoses invisibles » en décryptent le mécanisme dans un réalisme qui étreint et fait mal. « Ces douleurs souterraines redoublées par le silence », comme le décrit Djamel Saïdi qui a recueilli la parole d’une de ses amies et de plusieurs autres femmes sous emprise, apparaissent au grand jour, à grands cris, à coups de promesses d’amour et de mort. Derrière l’homme enjôleur peut se tapir le pire des pervers qui sort du bois par étapes, pour ne point trop effaroucher, mais assez pour enferrer davantage sa proie. Puis les enfants naissent et le piège de la soumission se referme. Le vide autour de l’épouse se creuse et aspire toute velléité de fuite. Pour aller où ? Avec quel argent ? Saura-t-on se débrouiller d’ailleurs, puisque convaincue de ne plus être rien ?

Deux adjectifs pour qualifier cette fiction  : terrifiante – parce qu’on a tous un exemple de cet engrenage infernal en tête – et instructive – parce que le mécanisme est démonté du dedans, pièce par pièce. Les comédiens sont sidérants dans leur jeu poussé à l’extrême, ponctué de pauses où le personnage de la femme nous fait entendre – en aparté – l’ébrouement de sa pensée qui l’implore de réagir. Cela malgré le pardon que le mari tente d’arracher, entre promesses exaltées et larmes de regrets en remémorant les souvenirs heureux. Le jeu tout en retenue d’Emma Dubois donne corps aux années de souffrance qu’elle porte courageusement. Elle donne à voir cette bascule de femme soumise qui se révolte, n’ayant plus rien à perdre. On est pris de sidération magnétique qui nous fait ressentir au plus profond de soi la puissance de l’impuissance et le sursaut de conscience pour barrer le mutisme. Éric Moscardo donne à son personnage une crédibilité cauchemardesque. Il est parfait de réalisme. Les jurons, les hurlements, le mépris et les humiliations atteignent magistralement leur cible  : nous, public constitué ce soir-là d’une majorité de femmes. À la fin de la pièce, comédiens et public reprennent leur souffle et leur esprit, après une heure dix de remontée vers la vie. Lente, douloureuse, chaotique, mais soutenue par l’espoir en l’avenir.

Nathalie Gendreau
©Nathalie Gendreau


Distribution

Avec : Emma Dubois et Eric Moscardo

Créateurs

Auteur  et metteur en scène : Djamel Saïbi
Compagnie La Déesse Compagnie

Tous les jeudis à 21 heures, jusqu’au 30 avril 2020.

Au Théo théâtre, 20 rue Théodore Deck, Paris XVe.

Durée : 1 h 10

1 réflexion au sujet de “« Les ecchymoses invisibles », quand la fiction s’invite dans le réel”

  1. Comme souvent la critique de Nathalie Gendreau est à double détente. Elle donne d’abord envie de voir ou de lire une œuvre qu’elle a aimé et puis, ensuite, elle déclenche la réflexion, exercice que tout être humain devrait pratiquer en permanence pour augmenter ses capacités cérébrales grâce à la multiplication des synapses.
    Pour « Les Ecchymoses Invisibles », c’est à dire les violences conjugales sous la forme d’une emprise (ou domination?) malsaine, il apparaît que cette situation concerne en fait tout abus de la force sur plus faible que soi : femme, enfant personne âgée, bref tout être dont la dépendance consentie ou imposée détruit la résilience. Il est grand temps que notre société invente de vrais refuges pour la résurrection des âmes en danger de mort.

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