“Les bijoux indiscrets”, Denis Diderot

 

EXTRAIT

“Mais une chose qui étonna le sultan, c’est que quoique ces bijoux séquestrés s’expliquassent en termes fort indécents, les vierges à qui ils appartenaient les écoutaient sans rougir ; ce qui lui fit conjecturer que, si l’on manquait d’exercice dans ces retraites, on y avait en revanche beaucoup de spéculation. Pour s’en éclaircir, il tourna son anneau sur une novice de quinze à seize ans. “Flora, répondit son bijou, a lorgné plus d’une fois à travers la grille un jeune officier. Je suis sûr qu’elle avait du goût pour lui. Son petit doigt me l’a dit.” Mal en prit à Flora. Les anciennes la condamnèrent à deux mois de silence et de discipline, et ordonnèrent des prières pour que les bijoux de la communauté demeurassent muets.”

 

Avis de PrestaPlume ♥♥♥♥

Le philosophe Denis Diderot, directeur de l’ambitieuse Encyclopédie, aurait été dans sa jeunesse un tantinet grivois. Qui l’eut cru ? “Les bijoux indiscrets” est son premier roman publié de son vivant, en 1748, mais anonymement. Il avait aux alentours de 35 ans quand il imagine une fable licencieuse. Ce petit bijou libertin est né d’un pari entre le philosophe et sa maîtresse d’alors. Il ne lui fallut pas plus de quinze jours pour soumettre son roman érotico-oriental à l’appréciation intime de sa dame de cœur.

Transportons-nous au Congo, dans la ville imaginaire de Banza. Mongogul est beau, fort, intelligent avec une inclination forte pour les joies de la chair. La favorite Mirzoza nourrit des inquiétudes. Son esprit et ses caresses suffiront-ils à préserver son bel amant de l’ennui ? Il ne goûte plus les histoires galantes qu’elle lui conte. Il veut savoir le vrai. Suivant le conseil de sa favorite, il sollicite le génie Cucufa pour inciter les “bijoux” des courtisanes à révéler leurs aventures sans mentir, et malgré elles. En réponse, il reçoit un anneau qu’il suffit de diriger vers elles pour faire parler leur intimité soudain douée de parole. Mais, à l’abri d’une alcôve comme à l’exposition d’un repas, la pratique brouille les règles de l’apparence et provoque moult remous, dont le sultan se repaît et s’empresse de rapporter à sa belle Mirzoza.

La plume impertinente de Diderot excelle dans ce roman qui parodie avec finesse et humour la cour de Versailles devenue Banza, travestissant le roi Louis XV en sultan Mongogul et Madame de Pompadour en sa favorite Mirzoza. Le libertinage exacerbé de l’époque, où aimer son mari était du plus mauvais goût, se rejoue là au travers de l’acuité dénudée d’un libertin philosophe sur une cour en perpétuelle recherche de sensations, d’intrigues et de rumeurs. Une fantaisie très osée propice à disserter sur l’amour, ses agréments et désagréments, sur les comportements des Européennes, un conte érotique qui éclaire avec sensualité le plaisir féminin.

C’est un petit régal que nous offrent les éditions Macha Publishing avec sa collection “Les trésors retrouvés de la littérature”. “Les bijoux indiscrets” est le quatrième ouvrage à se prévaloir d’une seconde vie. Avant Diderot, il y eut “Physiologie du mariage” de Honoré de Balzac, “Mémoires secrets d’un tailleur pour Dames par une femme masquée”, de la Marquise de Mannoury et “La vénus Callipyge et autres contes” de Jean de la Fontaine. Des textes insolites et savoureux qui pétillent de fantaisie et de liberté de langage, pour certains inédits mais tous plus grivois les uns que les autres. Une fois la période d’acclimatation à la langue du XVIIIe siècle passée, on se laisse vite chavirer par le plaisir des mots !

Éditions Macha Publishing, septembre 2016, 195 pages, 5,90 €.

 



 

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