“L’Épicerie”, Marie d’Hauthuille

 

Extrait

“Lorsqu’elle pénétra dans l’épicerie, Sophie ne prit pas tout de suite conscience de l’étrangeté du lieu. Son regard fut attiré par un antique présentoir de cartes postales près de la porte, qu’elle s’empressa d’aller examiner. C’est un tourniquet de tôle peinte en parfait état de conservation, encore rempli d’images-souvenirs du Périgord. Elle resta là de longues minutes, amusée de découvrir le pays, autrefois, à travers une collection de cartes anciennes. La plupart étaient en noir et blanc, certaines au joli contour dentelé. Le village de Saint-Cybard était largement mis en avant avec sa Grand-Place les jours de marché, son église, La Maison du prévôt, la mairie – dont la légende précisait : ancienne grange aux dîmes -, le lavoir, le presbytère, une chapelle dans les bois, vue générale du village à l’ouest, vue générale au nord…” (page 26)

 

Avis de PrestaPlume ♥♥♥♥

 

Si vous cherchez un bon roman du terroir pour égayer vos vacances d’été, je vous conseille une petite halte en Dordogne, délicieuse, dépaysante et singulière, sous la plume voyageuse de Marie d’Hauthuille. Son premier roman, L’Épicerie, nous entraîne dans une histoire fantastique où passé et présent se confondent grâce à une curieuse épicerie, dont la belle devanture de bois peint est classée. Elle se situe à Saint-Cybard, une charmante bastide avec son église aux vestiges remarquables, sa placette sous les couverts avec un puits au centre, le café des Cornières sous les arcades et des habitants soudés par un secret : tout originaire de cette bourgade est projeté au temps de l’Occupation, dès qu’il franchit le seuil de l’épicerie. Les étrangers de Saint-Cybard, eux, peuvent pénétrer dans ce magasin transformé en supérette flambant neuve pour y faire leurs emplettes. Une malédiction ? Plutôt un appel à la réparation d’un destin contrarié en 1945.

Sophie et Yann, tous les deux héritiers d’une grande fortune d’affaires, se marient par convenance, pour échapper à leurs familles respectives. Sitôt unis par les liens du mariage – fictifs –, ils décident de se trouver un pied-à-terre éloigné de Paris où s’installer. Et pourquoi pas à Saint-Cybard ? C’est joli la Dordogne avec ses villages classés, ses paysages bucoliques, ses vieilles pierres et sa gastronomie. Yann acquiesce à tout, déjà sous le charme de Sophie, une grande photographe qui se rêve en reporter de guerre. Logé dans les deux seules chambres que possède la maison d’hôtes de Karen Brushford, le couple a tout loisir de rayonner dans la campagne pour visiter les environs et se mettre en quête d’une maison. Leur voyage, placé sous le signe d’une lune de miel aux yeux du monde, commence sous d’excellents auspices. C’est alors que Sophie expérimente le saut dans le temps réservé aux habitants de Saint-Cybard. Serait-elle originaire de ce lieu ? Impossible ! Et pourtant… À partir de ce moment, une enquête menée dans le présent et le passé va l’entraîner sur les chemins perdus de la mémoire familiale et sur ceux tortueux de la mémoire du village qui n’a pas su, en son temps, empêcher un événement aux répercussions dramatiques.

Qu’il est dangereux de faire voyager ses héros dans le temps. Le stratagème, parfois tiré par les cheveux, peut faire sourire, et estomper le talent narratif de l’auteur. La lectrice que je suis veut bien tout accepter, pourvu que le transport soit de première classe. Et, pour un premier roman, L’épicerie de Marie d’Hauthuille est une réussite ! Ce voyage dans le temps sert un plus grand dessein que le récit lui-même : celui du devoir de mémoire relatant le sacrifice de ces Allemands qui ont combattu le IIIe Reich au péril de leur vie. À cette notion d’histoire s’ajoute le souffle romanesque d’une plume assurée qui allie fantastique et suspense avec naturel et simplicité. Si la description des paysages est cinématographique et éveille nos sens gourmets, elle ne cesse de malmener l’impatience, cette fébrilité qui inciterait à sauter des lignes et tourner les pages plus vite. Le suspense est vivant et massif. Même si les événements se pressentent, la surprise est toujours au bout des révélations. L’histoire d’amour qui surgit entre le couple, sans être le cœur du récit, lui donne une touche de pudeur et de pureté qui contrebalance l’outrage du passé. Outre d’être une formidable balade au creux des vallées de la Dordogne, ce roman est aussi et surtout un hommage à ces disparus qui se sont battus pour la paix, au sacrifice de leur vie personnelle.

Nathalie Gendreau

 

Éditions Cyrano, 24 août 2017, 284 pages, à 17 euros.

 

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