« L’énigme de la chambre 622 », Joël Dicker

Extrait (page 124)
« Il était 22 heures. Dans la maison des Ebezner, couvait un secret.
Arma avait été priée de rentrer chez elle, bien qu’elle n’eut pas terminé la vaisselle et que la table ne fût pas débarrassée. Macaire lui avait dit qu’elle avait assez travaillé pour aujourd’hui. C’était très inhabituel et Arma avait songé qu’il devait se passer quelque chose de grave pour que son patron se comporte ainsi. Au moment de s’en aller, comme elle s’attardait devant la porte fermée de la salle à manger, elle avait entendu à travers la cloison Macaire s’écrier : « Je ne laissera pas Lev levovitch me voler ma place de président !« 

Avis de PrestaPlume ♥♥♥♥

Cinquième roman aux Éditions de Fallois, L’Énigme de la chambre 622 de Joël Dicker navigue entre polar et comédie, avec des rafales de burlesque. À l’image des précédents succès mondiaux, il engloutit tout ce qui est à sa portée : le temps, les pages, les impatiences, et les personnages qui tourbillonnent dans ce vortex imaginaire de la narration. Seule l’histoire s’ancre dans le présent du lecteur qui se nourrit de suspense, d’espionnage, d’amours contrariées et de secrets de famille. Étourdissant, sans conteste. Par la complexité des histoires qui chevauchent en parallèle, par l’intrigue à nombreux tiroirs, par les retours incessants dans le temps et les non moins nombreux personnages aux traits outranciers, peu convaincants. Cette valse du grand tout donne le tournis. Si ce n’était l’envie indéracinable de découvrir le nom de l’assassin de la chambre 622 – et en corollaire celui de la victime ! – et le mobile, l’avalanche de fausses pistes et de chausse-trappes nous ferait tomber des mains ce pavé de 600 pages. Mais voilà, l’envie de savoir est la plus forte. Alors, on se tient aux branches. Au pire, on revient en arrière… ou en avant, pour faire coïncider les dates et les faits et se remémorer la place de chacun dans l’échiquier narratif. Alors, avec une frénésie obstinée, on tourne les pages pour savoir qui a tué qui, dans la chambre 622 d’un palace suisse où réside un écrivain en villégiature pour quinze jours. « L’Écrivain », qui s’appelle Joël Dicker, mène l’enquête avec la charmante Scarlett, sa voisine de chambre aussi curieuse qu’entreprenante. D’ailleurs, la danse, n’est-ce pas elle qui la mène ?

Résumé

Le cœur lourd d’avoir été largué, l’Écrivain – le narrateur prénommé Joël – décide de s’octroyer deux semaines de vacances pour faire le vide et surtout ne pas écrire. Précisément ce que son ex-compagne lui reprochait de ne pas s’y résoudre. Outre ce besoin de s’aérer l’esprit et de panser un cœur et un ego meurtris, il est toujours affecté par le décès de son éditeur, emprunté à la réalité – Bernard de Fallois, disparu le 2 janvier 2018 à 91 ans. C’est donc dans un état émotionnel éprouvé qu’il s’installe dans la chambre 621 bis, au Palace de Verbier, en Suisse. Or, c’est la seule chambre à posséder un « bis » et la chambre 622 n’existe plus. Poussé par l’entêtement de sa voisine de chambre à en découvrir la raison, il apprend que des années plus tôt on y aurait découvert un cadavre. Manifestement, l’omerta règne sur cet épisode tragique de la vie du Palace, qui a duré quelques années sans trouver une résolution satisfaisante. Se faisant justiciers – et pris au jeu de l’enquête – les deux clients fouillent les archives, consultent les protagonistes de l’affaire de la chambre 622, sans oublier l’enquêteur désormais à la retraite, mettent en confrontation les témoignages et échafaudent des théories qui s’écroulent à l’apparition d’éléments nouveaux. Ainsi ressurgissent d’entre les morts ou les oubliés moult personnages comme Macaire Ebezner, riche héritier de la Banque Privée de Suisse, sa femme Anastasia qui aime en secret Lev Levovich, lequel est également banquier d’affaires aussi charismatique que secret ou encore son père, un comédien employé comme client mystère dans le palace en raison de ses talents de mystification, et Targonol, un mystérieux client richissime à l’appétit gargantuesque pour le pouvoir.

Pour approfondir

Jeux de dupes, vies parallèles, un écheveau de laine temporel, des rebondissements à répétitions, de nombreux personnages avec chacun ses pages de gloire où leur vie et leurs ressorts psychologiques sont esquissés ! Une recette qui a fait le succès de l’auteur de La Vérité sur l’affaire Harry Quebert (2012) et La Disparition de Stephanie Mailer (2018). Pour L’Énigme de la chambre 622, c’est juste assez pour titiller la curiosité. Mais il ne pouvait en faire l’économie tant la complexité narrative chamboule la compréhension et met en alerte maximum la mémoire. Cet abîme de doutes et de questionnements dans lequel on s’enfonce, malgré tous les efforts, n’est pas inintéressant, il tient en haleine et permet de se saisir du moindre indice, quitte à en voir là où il n’y en a pas. Mêler sa propre histoire à celle des protagonistes du drame, en mettant en scène son propre personnage public, peut aussi avoir une valeur si elle fait avancer le récit. Pour lors, ce n’est pas le cas. Le vibrant hommage rendu par Dicker à son éditeur mentor, Bernard de Fallois, s’il est passionnant et émouvant, ne se retrouve pas moins sans objet dans le livre. C’est purement gratuit et déplace l’intérêt du lecteur vers une autre histoire, la vraie, celle d’une relation forte et unique entre un éditeur de renom et son poulain, qu’il en a fait un « phénomène de la littérature ». Si on comprend le besoin de l’auteur de s’épancher sur cette relation privilégiée, qu’il émaille d’anecdotes, pourquoi l’avoir fait à travers cette fiction ? Par petites touches surgissant du réel, Dicker nous dit que pour Bernard de Fallois, « un grand roman est un tableau. Un monde qui s’offre au lecteur qui va se laisser happer par cette immense illusion faite de coups de pinceau. Le tableau montre de la pluie : on se sent mouillé. Un paysage glacial et enneigé ? On se surprend à frissonner. » Pour moi, ce tableau de L’énigme de la Chambre 622, s’il a piqué ma curiosité et tenu en haleine – n’est-ce pas déjà une réussite en soi ? – ne m’a pas surpris à frissonner, comme les précédents. Cela ne remet pas en cause les talents du peintre, mais met en évidence une trop grande dispersion du sujet.

Nathalie Gendreau

Éditions De Fallois, 27 mai 2020, 576 pages, à 23 euros en version papier et 16,99 euros en version numérique.

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