« L’enfant dormira bientôt », François-Xavier Dillard

Extrait (page 49)
« Michel hésite un peu puis avance une main prudente vers le petit berceau et écarte le drap de dentelle. Lorsque la lumière se pose sur l’enfant, il est d’abord subjugué par la qualité et la finesse des traits. Ses lèvres sont si finement ourlées et ses cils, sur ses yeux fermés, sont comme un grillage délicat, mordoré et fragile. Il regarde les poings fermés de la poupée et ses petits doigts parfaits aux ongles cristallins. Il remarque, fasciné, que la petite poitrine se soulève en un rythme vif et régulier. Mais lorsqu’il approche ses mains pour se saisir de la poupée, il arrête soudain son geste. Elle vient d’ouvrir les yeux et fixe sur lui un regard vide et froid qui le terrifie. »

« L’enfant dormira bientôt », François-Xavier Dillard

Avis de PrestaPlume ♥♥♥♥

Son domaine de prédilection est la parentalité, l’enfance… et, par capillarité, la maltraitance. Son genre, polar et thriller. Pour son nouvel opus, « L’enfant dormira bientôt » (éd. Plon), François-Xavier Dillard met le curseur de la tension/l’attention à son maximum. L’évocation macabre, qui n’est pas sans rappeler l’affaire des « bébés congelés » et du syndrome du « déni de grossesse », si difficile à se le figurer, est puissante et prégnante tout au long de la lecture. De multiples personnages se croisent, semblent évoluer sans accointance, mais leurs histoires singulières et tumultueuses sont autant de petits torrents déferlant la montagne qui se rejoignent pour chuter en cataracte saisissante. Du suspense d’un bout à l’autre et une chute renversante. Des larmes, on n’en verse pas. Pas le temps. Le style est un courant nerveux qui vous entraîne dans ses tourbillons. L’histoire aux moult rebondissements aspire toutes les émotions pour les concentrer en un sentiment  : la sidération.

Résumé

C’est l’alarme dans les maternités parisiennes. Deux nouveau-nés ont été subtilisés à leur mère, alors qu’elles venaient d’accoucher. Par fait du hasard – ou pas –, ces bébés étaient le fruit d’un miracle, la conception ayant été très difficile. Enquêtrice à la Brigade des mineurs Jeanne Muller est chargée de cette délicate affaire. Ses premières investigations la mènent à la fondation Ange, un lieu où les couples ne pouvant concevoir d’enfants sont accueillis et soutenus dans leurs longues démarches à l’adoption. Michel Béjart a créé cette institution à la suite d’un drame effroyable et inconcevable, quinze ans plus tôt, qui a fait imploser le couple et la famille entière. Sa femme a été condamnée, son fils est devenu hémiplégique. Ce dernier voue une haine profonde à son père. Il reste enfermé dans la chambre et ne communique avec lui que par SMS. Il est entré dans un jeu pervers qui déstabilise et déchire son père. Leurs relations dysfonctionnelles grandissent au fur et à mesure de l’avancée de l’enquête jusqu’au paroxysme final. Pour combler ce manque d’amour filial, qu’il ressent jusque dans ses chairs, Michel Béjart s’achète une poupée « reborn « , qui ressemble à s’y méprendre à un vrai bébé. Entre culpabilité et désir d’être de nouveau père, Michel Béjart navigue en eaux fangeuses, dont il ne ressortira pas indemne.

Pour approfondir

François-Xavier Dillard ne lésine pas sur la noirceur des comportements. « L’enfant dormira bientôt » pourrait être un plaidoyer pour l’exigence d’un certificat de bonne santé mentale avant la conception d’un enfant. C’est surtout un polar mené tambour battant, sans possibilité de souffler. On voudrait le lâcher, mais l’intensité de la narration est un adversaire de taille. À quoi bon résister  ! Plus sérieusement, ce livre est aussi une réflexion sur la parentalité, sur « l’instinct » dit maternel et la place du mari dans son nouveau rôle de père. On sait que le pire peut survenir à tout moment, n’importe où. Mais avec ce pire-là, même l’image de l’innocence est troublée… ce qui est perturbant. Quant à la poupée Reborn – dont je croyais à tort être une pure invention –, elle contribue à cette impression tenace d’être impliquée dans une situation malsaine. « Impliquée », parce que le père suscite bien entendu l’empathie. On ne peut imaginer jusqu’où peut conduire la douleur de la perte, mais de là à substituer à l’absence d’un enfant une poupée pour rejouer un passé, voire le réinventer… sans risque  ? Tous les ingrédients de l’horreur sont distillés, en temps voulu, pour orchestrer l’implosion finale, comme un écho à retardement à l’implosion du prologue.

Nathalie Gendreau

Éditions Plon, 123 septembre 2021, 322 pages, à 19 euros.

1 réflexion au sujet de « « L’enfant dormira bientôt », François-Xavier Dillard »

  1. « L’Enfant dormira bientôt »
    Un roman policier pimenté avec un peu d’angoisse et d’horreur est une recette connue pratiquée par des Maitres comme Hitchcock ou Stephen King.
    Mais emprunter le refrain d’une comptine, lovée dans nos mémoires, pour en faire le titre d’un polar procède d’une volonté de déstabiliser le lecteur qui, dès les premières pages, sera tiré brutalement de l’ambiance bisounours engendrée par le souvenir d’enfant.
    Cette douche écossaise est bien sûr revendiquée François Xavier Dillard, habitué à utiliser les mots « Papa, Maman, Enfant » dans les titres de ses ouvrages précédents qui ont connu un grand succès. Il est vrai que les composants de la cellule familiale font partie des ressorts émotionnels les plus puissants de notre humanité. Il est logique que l’auteur les utilise pour analyser le débat actuel sur l’enfance avec « les Droits de l’enfant » opposés au « Droit à l’enfant ».
    Quand à la poupée Reborn qui a interpellé Nathalie Gendreau, elle n’est pas plus étonnante que les innombrables « poupées gonflables » imaginées par nos apprentis Frankenstein virtuoses du latex… et proposées par correspondance.

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