« Le Temps de l’enfance », Yves Viollier (Les presses de la Cité)

Extrait (page 24)
« Mémé Lise est partie trop tôt, très vite, quand j’avais six ans, de ce qu’on appelait alors une fluxion de poitrine. Elle ne semblait pas malade. Ma grand-mère Rose disait que sa mère enterrerait tout le monde. Un matin, Lise ne s’est pas levée. Ça arrive à des gens solides parfois, que la mort les attrape par surprise. Elle m’a réclamé, m’a-t-on dit. On m’a conduit au bord de son lit. Elle était consciente. Elle a demandé ma main. On m’a soulevé. Elle a pressé mes doigts entre les siens et elle a dit dans son patois : « Battez-lou pas, torjou ! » (ne le battez pas, surtout !) »

« Le Temps de l’enfance », Yves Viollier (Les presses de la Cité)

Avis de PrestaPlume ♥♥♥♥

Le nouveau roman d’Yves Viollier est un petit bijou d’instantanés du passé, où la voix de l’enfant se marie avec celle de l’adulte. « Le Temps de l’enfance » se découvre au fil de neuf histoires d’hommes et de femmes qui ont aidé à faire grandir le petit Antoine. Pour lui, ils sont le socle de son ouverture au monde et aux petits riens de la vie qui font la sève des relations. En miroir de sa propre enfance, l’auteur rend hommage à celles et ceux qui, par leur façon d’être et leurs sentiments, ont eu une incidence directe ou indirecte sur sa vie balbutiante. Dans ce nouvel ouvrage, il dresse des portraits de personnages aux vies ordinaires, plus vraies que nature, simples et rustiques, sans jugement, avec la tendresse de la reconnaissance. L’écriture emporte le temps du présent et nous projette dans une sorte de bulle intemporelle, apaisante et réconfortante. La beauté du verbe et sa résonance sur soi s’y déploient sans rien perdre de sa force évocatrice.

Résumé

Le premier souvenir d’Antoine remonte à ses deux ans. Sa mémé Lise le prenait par la main pour « dénicher » les œufs dans le poulailler. La vie se déroulait paisible au long des chemins creux de Château-Fromage, sur lesquels sa mère pédalait, lui dans le siège-panier serré contre son odeur rassurante. Il pense avec émotion à la garde-barrière que tous appellent Cocotte, parce qu’elle laissait entrer ses poules dans sa petite maison. Il y faisait une étape avant de rentrer faire ses devoirs. C’est chez elle qu’il a appris à jouer aux échecs. Il se souvient de l’émotive tante Irma qui le laissait monter sur ces genoux, hélas morte trop tôt en donnant naissance à son troisième enfant. Il se rappelle l’histoire de Petit Pierre qui a perdu toute sa famille sous les balles meurtrières des soldats. Il raconte aussi, comme à la veillée d’antan, la belle Olympe, la femme qui aimait trop les hommes, Jean de la lune, entré au séminaire à onze ans avant de s’en mordre les doigts, Marcellin qui trouva l’amour en maison de retraite, le lent Biquet qui n’était pas si sot qu’on le pensait, et ce cher père Henri, exilé à la Dominique pour l’amour de Dieu et de ses ouailles.

Pour approfondir

En quelques 200 pages, une vague de souvenirs reflue dans notre propre mémoire tant ceux d’Antoine ressemblent aux nôtres. On parle d’un temps que les moins de vingt ans et les citadins ne peuvent pas connaître, il est vrai. Mais les souvenirs d’enfance, avec ce qu’ils renferment de blessures solitaires et de bonheurs partagés, ne sont-ils pas universels ? La galerie de personnages que nous donne à aimer Yves Viollier est un concentré en images et émotions d’un temps beaucoup plus lent que notre époque actuelle. C’était un temps qui prenait son temps, il n’était nullement bousculé et les vies filaient au diapason des saisons et des événements familiaux. De sa plume délicate et légère, l’auteur s’en fait un ami pour effleurer les bosses de l’âme de ses personnages, tout en pudeur et retenue. Ce troubadour des vies ordinaires aime à parcourir sa Vendée natale, poussant jusqu’au-delà des frontières de la Charente et de la Charente-Maritime, pour puiser des histoires de vie d’hommes et de femmes, se hissant au rôle de témoin d’une époque révolue, sans nostalgie ni tristesse. Ce roman est comme la madeleine de Proust, un délicieux moment qui nous ramène à l’essence de notre être.

Nathalie Gendreau

Éditions Les presses de la Cité, Collection « Terre de France », 8 avril 2021, 224 pages, à 18 euros.

3 réflexions au sujet de “« Le Temps de l’enfance », Yves Viollier (Les presses de la Cité)”

  1. « Ce roman est comme la madeleine de Proust, un délicieux moment…C’est sur ces mots que Nathalie Gendreau termine sa critique sur ce nouveau roman d’Yves Viollier. Voilà un compliment que l’écrivain pourra recopier en bonne place dans son Press-book (pardon pour cet anglicisme).

    Je n’ai gouté que quelques miettes de la madeleine de Proust mais on en dit tellement de bien que j’y reviendrais un jour. En attendant j’ai l’impression que le temps des souvenirs est une source d’inspiration particulièrement utilisée ces derniers temps comme si c’était un refuge contre la culture de l’oubli. La mémoire permet aussi de retrouver et d’embrasser des amis, des proches, avant qu’ils ne soient masqués et contraints à la distanciation. Merci à Yves Viollier.

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