« Le souffleur », un métier de l’ombre sublimé par Paolo Crocco

THÉÂTRE & CO 

Avis de PrestaPlume  ♥♥♥♥♥

Critique éclair

Après avoir été portée par son créateur Emmanuel Vacca, l’histoire d’Ildebrando Biribo revient sur les planches avec encore plus de poésie et… de souffle, au Studio Hébertot. De la version de l’excellent Paolo Crocco émanent sans discontinuer poésie et drôlerie. Les émotions, toujours justes, frappent au cœur et à l’esprit dans un jeu égal. « Le souffleur » est avant tout un hommage à ce métier, aussi utile qu’ingrat, car toujours dans l’ombre. Mais, pour Ildebrando Biribo, le célèbre souffleur congédié à la première représentation de Cyrano de Bergerac le 28 décembre 1897, c’était toute sa vie, depuis ses seize ans. Lui qui l’avait consacré à son métier se voit relégué aux oubliettes, projeté dans un gouffre d’inutilité. À la fin de la représentation, à laquelle il assista malgré tout, on le trouva mort dans son antre obscur. Le mot oublié a perdu son étincelle en même temps que son souffleur, et le métier un grand et talentueux professionnel. À travers « Le souffleur », l’auteur Emmanuel Vacca nous relate son histoire, belle et dramatique. Il parvient à nous transmettre sa passion pour ce métier aujourd’hui disparu.

Résumé

D’entre les morts, Ildebrando Biribo revient parmi les vivants, les « cœurs battants ». Avec l’autorisation du « Grand Manitou », il vient s’incarner en comédien pour jouer son propre rôle. Lui, l’oublié de tous ! Il ne pouvait laisser passer plus belle occasion pour se rendre justice. Qui mieux que lui pouvait interpréter l’histoire de sa vie et nous livrer ses secrets, sa vision du théâtre et cette passion pour son métier de souffleur ? Qui mieux que lui pouvait partager les émotions qui l’étreignent encore, après plus de cent ans de silence ? Après s’être libéré de son cercueil, Ildebrando Biribo s’émerveille de la vie revenue en lui, de la présence du public. Il nourrit son verbe à l’attention que lui prêtent les spectateurs et s’enhardit à leur chaleur bienveillante. Au début, la réincarnation charnelle semble l’enivrer du plaisir recouvré des sensations, à en oublier le sablier qui rappelle que le temps ne peut se retenir, même quand il est suspendu au bonheur. Il se souvient, s’éparpille en anecdotes et en considération sur ce temps qui passe, la beauté du métier de comédien et leurs angoisses, sa passion pour le théâtre et de son art, sur le sens de la vie… Tout ne serait-il pas déjà écrit par le « grand Manitou »  ? Puis, l’urgence se faisant plus pressante, il reprend son propre rôle pour nous narrer sa rencontre avec celui qui a écrit sa vie et nous guider, peu à peu, vers les raisons de sa disparition tragique.

Pour approfondir

Le personnage Ildebrando Biribo entendait « botter les fesses de nos angoisses » ou « faire la guigne à nos soucis » ; le comédien y est magnifiquement parvenu. Paolo Crocco excelle dans son jeu, aussi joyeux que nostalgique, aussi bouleversant que rayonnant. Il revêt le personnage d’Emmanuel Vacca d’une aura d’une pureté mystérieuse et profonde. Il magnifie le texte tout en poésie et en comique. Il nous transporte dans son monde, justement entre deux mondes. À l’orée du réel et du fantastique. Sur une ligne de crête où tout est possible. Paolo Crocco parvient à capter notre imaginaire, il le nourrit de ses facéties et de sa gravité. Ses yeux brillant d’une candeur attendrissante captent toute l’attention. Outre leur arrangement poétique, les mots aux évocations imagées résonnent à l’esprit avec l’impression merveilleuse de vivre un moment rare. Ils nous donnent tant qu’on se sent l’âme emplie de beauté.

« Le souffleur » est un bel hommage à ces êtres de l’ombre qui irradiaient d’une lumière intérieure appelée passion. Dans sa mise en scène, Paolo Crocco joue sur toutes les sensibilités de cette lumière, d’où qu’elle provienne, de soi ou des projecteurs. Elle souligne tout à la fois l’impermanence du jeu et l’éternité du verbe. La scène est un plateau de théâtre avec des accessoires et des costumes. La pièce maîtresse et centrale est une malle en forme de cercueil qui rappelle la magie. Elle fait aussi office de lucarne pour le souffleur et matérialise les changements d’époques. Avec énergie et vivacité, le comédien passe d’un personnage à l’autre, évoquant les angoisses du comédien de perdre son texte, son personnage, sa mémoire. Il cite du classique, nous prend à témoin, revient à son personnage avec la vélocité d’un prestidigitateur. Avec cette mise en scène dynamique, truffée d’espièglerie clownesque, le public en a plein les oreilles et les yeux. L’interprétation de Paolo Crocco est un touchant et merveilleux hommage à l’auteur, comédien et mime qu’était Emmanuel Vacca, disparu le 31 mars 2021. Grâce à lui, « Le souffleur » est un spectacle plus vivant que jamais.

Nathalie Gendreau
©Juliette Monier


Distribution

Avec : Paolo Crocco

Créateurs

Texte : Emmanuel Vacca
Mise en scène : Paolo Crocco
Collaboration artistique : Fabio Marra
Lumière : Luc Dégassart
Régie plateau : Alberto Taranto
Composition : Claudio Del Vecchio
Costumes : Pauline Zurini, Bernadette Tisseau
Construction Décor : Claude Pierson

Production : Cie Dell Edulis / Pony Production
Diffusion : Pony Production – Sylvain Berdjane

Les lundis et mardis à 19 h jusqu’au 15 février 2022.

Au Studio Hébertot, 78 bis Boulevard des Batignolles, Paris XVIIIe.

Durée : 1 h 15

1 réflexion au sujet de « « Le souffleur », un métier de l’ombre sublimé par Paolo Crocco »

  1. Le « Souffleur » est manifestement un spectacle qui nous emmène au delà du simple divertissement festif d’une pièce de théâtre, puisque l’imagination de l’auteur nous fait pénétrer dans le mystérieux domaine de la résurrection. Mais la réflexion porte aussi sur l’évolution de notre société et l’apport du « progrès » à différentes activités, créant ici mais tuant là, lors de son implacable avancée.

    La disparition du métier de souffleur a ceci de pathétique qu’il s’agit d’un métier choisi par amour du théâtre mais qui vous condamne à l’éternelle humilité et invisibilité d’une vie dans « le trou du souffleur » qui inspira aussi un de ses meilleurs sketches au grand Raymond Devos.

    Ce discret métier de « muet sociétal », qui sauve la parole de l’oubli et l’acteur des lazzis, méritait un hommage que Emmanuel Vacca et Paolo Croco viennent de lui rendre au Studio Hébertot. Emotion garantie par Nathalie Gendreau… à partager jusqu’au 15 février.

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