“Le roman vrai de la Manipulation”, Vladimir Fédorovski

Extrait

“Avec la fin du communisme, nombre d’esprits iréniques – et ils étaient légion – crurent sincèrement que la manipulation disparaîtrait. Il n’en fut rien. La Russie ressuscitée allait devenir un véritable champ de manœuvre pour cet art, particulièrement vivace… Et, de fait, comment sortir de soixante-dix ans de totalitarisme et de mille ans d’histoire, dans un pays où l’exercice du pouvoir n’a jamais reposé sur la loi, mais sur la volonté d’un prince, puis d’un tsar, puis de quelques esprits tortueux qui se haïssaient entre eux ?” (page 169)

Avis de PrestaPlume ♥♥♥♥

« Le Roman vrai de la Manipulation » est le dernier-né de Vladimir Fédorovski. Il vient s’inscrire dans la lignée de la collection « Roman de », dont les remarqués « Le Roman de Saint-Pétersbourg » et « Le Roman de Raspoutine ». Pour l’ancien diplomate d’origine russe, qui a aiguisé ses qualités d’observateur au contact des plus grands manipulateurs de son temps, ce livre n’est pas juste un ouvrage sur la manipulation à travers des personnages historiques. Il est le « miroir de la situation actuelle ». Pour l’auteur, on vivrait aujourd’hui la période la plus dangereuse pour l’histoire de l’Humanité. Pourtant, la manipulation n’a-t-elle pas toujours existé, depuis que le pouvoir a fait de l’homme un esclave ? En fait, l’art de la manipulation aurait muté dans une nouvelle forme : « Auparavant, les gens mentaient et ne croyaient pas à leur mensonge, explique-t-il. Il y avait une distinction entre la politique et la propagande. De nos jours, comme les gouvernants sont en majorité néophytes et souvent incompétents, ils mentent et croient à leurs mensonges, qu’il s’agisse de la Russie ou de l’Occident ! »

Pour illustrer cette triste constatation, Vladimir Fédorovski oppose dans son livre ces deux formes de manipulation. La première s’intéresse à la manipulation dans l’histoire de la Russie à travers les siècles, d’Ivan le Terrible jusqu’à la fin du communisme, des tsars à Lénine, puis à Staline, de l’Okhrana (police secrète des tsars) au KGB, du goulag aux pogroms. La seconde décrypte cette politique de l’instant qui élève la manipulation au rang des beaux-arts, où « la manipulation est pratiquée au naturel, à l’inspiration, devenant, à l’instar des beaux-arts, l’expression même du réel. » On y retrouve des agents de la CIA et de l’URSS, des transfuges aventuriers ou sincères, la Pérestroïka (restructuration), l’arrivée au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev, la réélection sur le fil de Boris Eltsine et l’ascension irrésistible de Poutine. Bref un corps politique à l’échelle mondiale qui soubresaute entre imprévisibilité, improvisation et approximation dans le marasme de l’immédiateté.

À la lecture de ce manuel du parfait espion – enfin… pas si parfait compte tenu de la brève durée de vie de certains ! – on se sentirait presque poussée des ailes de Mata Hari ou de Poutine. Vladimir Fédorovski nous éclaire dans ce voyage à haut risque à travers des temps sombres, où règne le « mensonge noir » qui est « d’affirmer sciemment comme vérité ce que l’on sait faux » (page 33). On pénètre à sa suite, en toute confiance, dans l’esprit tortueux et avide de pouvoir des plus grands manipulateurs que la terre ait pu supporter et de leurs faits d’armes pour conquérir ou dissimuler. Ils ont manipulé pour assujettir le peuple et asseoir leur suprématie sur la durée, utilisant la séduction, la flatterie, la compromission, l’argent, et diffusant les menaces, la peur, la terreur et la mort… des millions de morts au nom d’un idéal politique.

À découvrir ces condensés de vies dédiées à la manipulation dans les rouages du pouvoir, la fragilité du monde apparaît dans toute son horreur, et l’escalade des mensonges, des demi-vérités, des « fakes news » ne semblent pas donner signe de fatigue. Il suffit de voir s’agiter les nouvelles générations de menteurs qui, croyant posséder le savoir et maîtriser les machines, se sentent invulnérables. Ces outils modernes que sont les réseaux sociaux et les nouveaux medias apparaissent comme un excitant nouveau terrain de jeu à défricher/déchiffrer pour ces êtres rompus à l’utilisation des rumeurs et de la corruption afin de détruire tout adversaire. Les présidents Trump et Poutine ne sont-ils pas en concurrence frontale dans l’art du flou et des faux-semblants ? Édifiant et terriblement intéressant ! Un livre d’utilité publique, à mettre entre toutes les mains, ne serait-ce que pour repérer et démasquer l’imposture et ses vaniteux serviteurs !

Nathalie Gendreau

Flammarion, 7 novembre 2018, 272 pages, à 20,90 euros en version papier et 14,99 euros en version numérique.

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