« Le Jeu de grâce », Christian Vialle (Éditions de Borée)

Extrait (pages 108-109)
« Le 1er septembre, la mobilisation générale fut déclarée. Maurice comptait parmi ceux qui devaient partir. Dans la nuit du 2 septembre, Jeanne se releva pour toucher le front de Maxime qui dormait dans un berceau au pied du lit parental. Il n’avait plus de fièvre, il n’avait plus de vie. Elle secoua Maurice, il allait lui dire que ce n’était pas vrai, il allait faire quelque chose, il allait redonner le souffle à leur enfant. Maurice ouvrit à moitié les yeux, les écarquilla quand il comprit que la mort était passée, puis se retourna sans un mot. Chacun sur un rivage, séparés par un torrent de désolation. »

« Le Jeu de grâce », Christian Vialle

Avis de PrestaPlume ♥♥♥

À travers son premier roman, « Le Jeu de grâce », paru aux Éditions de Borée, Christian Vialle nous fait le don d’une histoire de vie, celle de sa mère, Jeanne. L’auteur est le dernier-né d’une grande fratrie, arrivé selon l’expression « sur le tard », tel le dernier maillon d’un nœud familial. Cet ancien directeur adjoint d’institut médico-éducatif, une fois la retraite venue, a voulu restituer l’histoire de cette mère vaillante, qui a puisé son énergie dans la colère profonde de l’abandon pour se sortir de la misère et élever ses enfants dignement. Traversant la première moitié d’un XXe siècle tumultueux, cette jeune orpheline a tenté de trouver sa place, malgré le rejet de sa mère (internée à l’asile), la maladie, la Seconde Guerre mondiale, l’enchaînement des grossesses, la précarité de la vie ouvrière. Mais se relever du sentiment d’abandon a été le plus difficile, car toujours la question essentielle du « pourquoi » n’a cessé de la hanter. Avec ce témoignage familial, l’auteur nous donne aussi à vivre une période de l’histoire riche, mais tourmentée, ainsi que la rudesse des conditions de vie ouvrière. Il nous le conte par la voix sensible de Jeanne, avec simplicité et sincérité, sans jamais tomber dans la facilité ni le larmoyant. Un très bel hommage !

Résumé

Le 3 février 1914, Jeanne Gorce a quatre mois. Dans son malheur d’être abandonnée, elle est recueillie par Léonie et Jean Vacheron, un couple sans enfants qui élèvent d’autres pupilles de l’Assistance publique, à Chabrol. Elle se sent aimée par ces parents nourriciers, fermiers du Livradois (au centre du Massif central). Espiègle et intelligente, elle grandit avec des frères et sœurs d’infortune, cachant son amertume de ne pas avoir été adoptée comme Henri, l’aîné des orphelins. Elle partagera son temps entre l’école et les travaux des champs. Mais, encore adolescente, sa santé se détériore, elle doit être soignée pour une pleurésie purulente. On craint le début d’une tuberculose. Elle est alors envoyée en cure au préventorium des Roches fleuries, à Chamalières, un établissement qui l’émerveille par son allure de château, sa propreté et la lumière qui y pénètre. Pendant un an, elle goûtera à une vie nouvelle, entre les traitements médicaux et l’étude, où elle s’ouvrira à la culture et à la beauté. C’était soudain comme si l’espoir d’une autre voie possible s’invitait dans son destin. C’est à ce moment-là qu’elle décide de « vivre dans une belle maison avec de beaux livres, de beaux meubles… recevoir des personnes éduquées ». Dès son retour, sa décision est prise  : elle se fera engager comme domestique « à la ville », dans une maison bourgeoise. Le ménage lui semble une activité moins pénible que le travail des champs. Elle y rencontre son mari. À ce moment-là, elle n’est plus seule. Elle n’aura de cesse de se battre pour apporter la stabilité à son foyer, celle-là même dont elle a été privée.

Pour approfondir

« Le Jeu de grâce » est un roman de terroir qui mérite le détour par sa valeur de mémoire, mais aussi par la reconstitution d’une époque difficile. Ainsi vivaient donc nos ancêtres ! Certes, la littérature abonde en témoignages, mais l’écrire est un acte tout aussi personnel que citoyen. La vie de Jeanne est ainsi unique, mais aussi intemporelle tant elle s’inscrit dans une réalité sociale. D’une plume sobre et efficace, l’auteur éclaire le lecteur sur les conditions de vie des ouvriers et des paysans, pointant la solidarité, les joies des plaisirs simples. Notamment ce jeu de grâce, pratiqué dans la cour de récréation et qu’adorait Jeanne. Il consistait à se renvoyer un ou deux cerceaux de petite taille projetés à l’aide d’une paire de baguettes, ce qui demandait d’allier agilité et vivacité. Et Jeanne n’en manquait pas. Heureusement, car dans sa vie elle n’a cessé de jongler entre son mari et ses enfants, entre son travail éreintant et ses rêves d’adolescente, entre ses fêlures et ses maigres réconforts. Sous les traits de Jeanne, c’est le combat de toutes les femmes pour la liberté d’être qui résonne.

Nathalie Gendreau

Éditions de Borée, 8 octobre 2021, 192 pages, à 18 euros.

1 réflexion au sujet de « « Le Jeu de grâce », Christian Vialle (Éditions de Borée) »

  1. « Encore un livre témoignage »  me direz vous. Peut être, mais chaque témoignage contient sa dose de vérité et d’émotions dans lesquelles chacun peut retrouver une partie de sa propre vie, réelle ou imaginée. Magie du voyage par l’écriture. Merci Nathalie Gendreau pour cette veille de qualité.

    Répondre

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Pin It on Pinterest